Une Visite au Château en Spirale

 

Auteur : Uhamnos

 

J’avais, de plus, fait quelques progrès dans le décryptage de la phrase énigmatique :

 

« J’ai été trois fois dans le château d’Arianrhod ». 

 

Arianrhod (roue d’argent) apparaît dans la 107ème triade comme la « fille de Dôn, centurée d’argent » et est un des principaux personnages du Roman de Math, fils de Mahonwy Tous ceux qui savent reconnaître une même légende sous ses innombrables variantes sont, à coup sûr, capables de débusquer l’identité de ce personnage dans chacun des mythes européens. Elle est la mère de l’habituel enfant-poison divin, Dylan, qui, après avoir tué l’habituel Wren (comme le Robin de la Nouvelle Année le fait à la Saint Etienne), devient Llew Llaw Gyffès (le lion à la main ferme) l’habituel héros solaire beau et accompli accompagné des habituels jumeaux célestes. Arianrhod adopte alors la forme de Blodeuwedd, l’habituelle déesse de l’amour, fait traîtreusement périr Llew llaw (l’histoire est au moins aussi ancienne que l’épopée babylonienne de Gilgamesh) et est ensuite transformée d’abord en la traditionnelle chouette de la sagesse puis en la non moins traditionnelle vieille truie qui dévore ses portées : ainsi se repait elle de la chair morte de Llew. Mais Llew, dont l’âme a pris la forme de l’aigle traditionnel, est alors, toujours traditionnellement, ramené à la vie … 

 

En d’autres termes, Arianrhod est encore l’un des avatars de Caridwen ou Cerridwen, la Déesse blanche de la vie dans la mort et de la mort dans la vie, si bien que se trouver dans le château d'Arianrhod signifie se trouver dans un purgatoire royal dans l’attente d’une résurrection. Dans la croyance européenne primitive, en effet, seuls avaient le privilège de renaître, les rois, les chefs et les poètes ou magiciens. 

 

Où se situait ce purgatoire ? 

 

On doit le distinguer du paradis celtique qui était le soleil lui-même, à ce que nous apprend la tradition armoricaine, une projection de lumière produit par la fusion de myriades d’âmes pures ensemble. Soit, mais où pourra-t-on bien alors le trouver ? Dans un lieu où le soleil ne brille jamais. Où donc, par conséquent ? Dans le nord glacé. Mais encore, à quelle distance de ce nord ? Au-delà de l’antre de Borée, le vent du nord : car « derrière le vent du nord » une locution dont se servait Pindare pour localiser le pays des Hyperboréens, est encore un synonyme gaélique populaire du « pays de la mort ». Mais, plus précisément, où peut se trouver l’au-delà de l’antre du vent du nord ? Et, bien, et cela est plutôt surprenant, il existe en cette occurrence une réponse toute prête. Caer Arianrhod (non pas la ville submergée sur la côte de Caernavon, mais la véritable Caer Arianrhod) n’est autre que la constellation nommée Carona Borealis, selon le Dr Owen, auteur du Dictionnaire gallois.

 

Le signe le plus manifeste que devant Arianrhod nous nous trouvons en présence d l’ancienne triple Déesse matriarcale, ou Déesse blanche, réside dans le fait que c’est elle qui accorde un nom et des armes à son fils Llew Llaw. Dans une société patriarcale, c’est toujours le père qui donne l’un comme les autres. Dans le roman, Llew Llaw n’a pas de père du tout et doit demeurer anonyme jusqu’à ce que sa mère en fasse un homme qui la dupe à son tour. 

 

Au début je croyais que l’énigme de Gwion sur Caer Arianrhod devait être complétée par « et la roue qui tourbillonne entre trois éléments sans se déplacer ». Les trois éléments sont évidemment le feu, l’air et l’eau. Quant à la Corona borealis, elle fait sa révolution dans un espace très exigu si on la compare aux constellations plus au sud. Mais Gwion devait avoir appris que le château d’Arianrhod ne se trouve pas à l’intérieur du cercle arctique dans lequel tournent les deux Ourses et leur gardien et que, lorsque le soleil se lève dans la constellation du cancer, il commence à apparaître au-dessus de l’horizon du nord et y poursuit son incursion jusqu’à ce que l’été soit passé. Décrire cela comme une roue qui tourbillonne sans se déplacer aurait été inexact ; seule la petite ourse le fait, pivotant autour de l’étoile polaire. La roue tourbillonnante fait partie de l’énigme dont la réponse est Rhéa ; mais je ne veux pas anticiper mon argumentation sur ce point. 

 

Mais, même si je connaissais la signification de la « durée d’une résidence » dans le château d’Arianrhod, pourrais-je résoudre l’énigme, à savoir : qui donc y aurait résidé trois fois ? 

 

Les expressions « j’ai été » ou « je suis » (la première forme étant indiscutablement préchrétienne) qui apparaissent dans tant de poèmes bardiques des galles et d’Irlande, semblent revêtir des sens différents quoiqu’en rapport les uns avec les autres. Primitivement on ne croyait franchement pas en une réincarnation individuelle, à la manière vulgaire des Indiens, une fois sous la forme d’une mouche bleue, une autre fois sous celle d’une fleur, ou encore du taureau d’un brahmane ou d’une femme selon le mérite de chacun. Le « je » désigne le dieu, semblable à Apollon, au nom duquel chante le poète inspiré, mais ne désigne pas le poète lui-même. Le dieu peut référer mythiquement parfois au cercle quotidien qu’il décrit d’une aube à l’autre sous la forme du soleil, parfois à son cercle annuel d’un solstice d’hiver à un autre, les mois marquant les étapes de sa progression, peut-être même parfois à son grand cercle de 25800 ans autour du zodiaque. Tous ces cycles s’évoquent les uns les autres, de même que nous parlons encore du soir ou de l’automne de nos propres vies lorsque nous voulons désigner la vieillesse.

 

« J’ai été » se réfère tout simplement au cycle de l’année et le fait d’examiner ces saisonniers « J’ai été » (bien que pour des raisons de discrétion, l’ordre en ait été toujours interverti) équivaut à s’apercevoir qu’ils contiennent une série complète des symboles qui parsèment l’année.

 

Je suis de l’eau, je suis un roitelet

Je suis un ouvrier, je suis une étoile,

Je suis un serpent ;

Je suis une cellule, je suis une crevasse,

Je suis le dépositaire d’un chant,

Je suis quelqu’un d’instruit, etc.

 

Bien qu’on ait pu suspecter la présence de la théorie pythagoricienne de la réincarnation, importée des colonies grecques du Sud de la France, dans la légende irlandaise de Tuan MacCairill, un des royaux d’Espagne qui subit les métamorphoses successives d’un cerf, d’un sanglier, d’un faucon et d’un saumon avant de naître sous la forme d’un homme, la supposition est invraisemblable : les 4 animaux sont tous des symboles saisonniers comme il sera démontré. 

 

Le vocabulaire poétique du mythe ou du symbole utilisé dans l’Europe antique n’offrait en principe aucune difficulté. S’il devint confus avec le temps ce fut à cause des nombreuses modifications imposées par les changements religieux, sociaux ou linguistiques et par la tendance de l’histoire à altérer la pureté du mythe, c’est à dire que les événements accidentels survenus dans la vie d’un roi qui pouvait porter un nom divin furent souvent incorporés dans le mythe saisonnier qui lui avait valu le titre à la royauté. Une complication subséquente provint de ce qu’anciennement une grande partie de l’éducation poétique, à en juger d’après le Livre irlandais de Ballymote contenant un manuel de cryptographie, consistait à rendre le langage aussi obscur que possible pour y conserver le secret à l’abri ; pendant les trois premières années de son instruction, l’étudiant irlandais postulant au rang d’ollave avait à maîtriser 150 alphabets chiffrés. 

 

Quelle relation existe-t-il entre Caer Sidi et Caer Arianrhod ? s’agit-il du même endroit ? Je ne le pense pas, car Caer Sidi a été identifiée à l’île Puffin sur la côte d’Anglesey et à l’île Lundy sur la Severn, l’une et l’autre îles élyséennes du type habituel. Quoique Caer Sidi ou Caer Sidin, signifie le « château tournant » en gallois, et quoique les îles tournantes soient communes dans le légendaire gallois et irlandais, une clé au problème pourrait bien consister en ce que le mot Sidi soit une traduction du mot gaélique Sidhe, forteresse tumulus de forme ronde appartenant aux Aes Sidhe (ou sidhe par abréviation), les premiers magiciens d’Irlande.

 

Les plus remarquables en sont Brugh-na-Boyne (aujourd’hui New grange), Knowth et Dowth sur la rive nord de la Boyne. La date de leur édification et leur usage religieux doivent être examinés en détail.

 

New Grange est la plus grande et l’on dit qu’elle aurait été originellement occupée par le Dagda lui-même, le dieu père des Tuatha dé Danaan correspondant au Saturne romain, puis par son fils Angus, homologue d’Apollon qui la lui gagna par un subterfuge légal. Lors de son arrivée en Irlande, le Dagda était évidemment un fils de la triple déesse Brigitte (la puissante) mais le mythe s’est altéré au cours de rédactions consécutives. Tout d’abord on le prétendit marié à la triple déesse, puis à une femme unique mais qui avait trois noms, Breg, meng et Meabel (Mensonge, ruse et déshonneur) qui lui enfanta trois filles toutes appelées Brigitte. On dit alors que non pas lui mais trois de ses descendants, Brian, Iuchar et Iucurba épousèrent trois princesses qui possédaient ensemble toute l’Irlande : Eire, Fodhla et Banbha. Il était le fils d’Eladu que les lexicographes irlandais font signifier « Science » ou « connaissance » mais qui peut être une forme du grec « elate » : sapin ; « elatos » : homme sapin, avait été un ancien roi achéen de Cyllène, montagne d’Arcadie consacrée à Démeter et renommée par la suite pour son collège de savants hérauts sacro-saints. Le Dagda et Elatos purent ainsi l’un et l’autre être homologués à Osiris ou Adonis ou Dionysos, né d’un sapin, et de la déesse au croissant de lune Isis, Io ou Hathor. 

 

New grange est un tumulus rond à sommet plat, d’environ un quart de mile de circonférence, et de 50 pieds de haut. Environ 50000 tonnes de pierres amoncelées, et non de la terre, le constituent. Il était originellement recouvert de cailloux et de quartz blancs, rite funéraire de l’âge du bronze, en l’honneur de la déesse blanche. Il peut avoir contribué à renforcer les légendes des rois qui vont habiter des châteaux de verre après leur mort.

 

Dix énormes blocs de pierre pesant 8 ou 10 tonnes chacun, se dressent en demi-cercle autour de la base sud du tumulus et à l’autre se dressait autrefois au sommet. On ignore combien de blocs ont été enlevés du demi-cercle, mais les vides laissent supposer que l’ensemble e aurait comporté 12. Une haie d’environ 100 longues pierres plates disposées tranchant contre tranchant entoure circulairement la base. Profondément à l’intérieur du tumulus se trouve un couloir de sépulture creux édifié à l’aide de grandes plaques de pierre, plusieurs d’entre elles ne mesurant pas moins de 7 pieds sur 4. 

 

Le plan a la forme d’une croix celtique. On entre par un dolmen servant de porte et situé à ce qui serait la base du fût de la croix. Ce fût consiste lui-même en un étroit passage de 60 pieds de long à travers lequel il faut progresser sur les mains et les genoux. Il aboutit à une petite chambre circulaire dont la voûte s’élève à une hauteur de 20 pieds ; cette voûte ressemble à l’intérieur d’une corbeille qui serait pleine d’alvéoles. Trois réduits forment les bras de la croix. Lorsque cet antre fut découvert, en 1699, il contenait 3 grands bassins de pierres vides et en forme de barques. Leurs côtés étaient gravés de rayures ; deux squelettes complets gisant à côté d’un autel central, des andouillers de cerfs, des os, il n’y avait rien d’autre. Des monnaies d’or romaines du IVème siècle avant notre ère, des colliers d’or et des restes d’armes en fer furent découverts plus tard sur le site de ce fort, mais pas à l’intérieur. Le fort fut saccagé par les Danois, mais rien n’indique qu’eux-mêmes ou des envahisseurs plus anciens aient dépouillé la chambre de ce qui aurait été son mobilier sépulcral. Les dalles du seuil et de l’intérieur sont décorées de dessins spiralés et sur le linteau est sculpté un éclair en zig zag. Comme les anciens poètes rapportent que chaque destinée est soumise à une fée et comme, on le verra, les Sidhe étaient des poètes si consommés que même les druides devaient recourir à leurs services, il semble plausible que le Caer Sidi originel, celui où l’on conservait le chaudron d’inspiration ait été un tumulus du genre de New grange. En effet, ces tumuli étaient des forteresses par-dessus et des tombeaux par-dessous. La fée irlandaise Banshee est une fée-sidhe (femme de la colline) ; comme prêtresse du grand mort elle émet de funèbres prophéties en gémissant chaque fois que quelqu’un de sang royal est sur le point de mourir. D’un incident raconté dans la chronique irlandaise « la jeunesse de Fionn » il apparaît que les entrées de ces caveaux funéraires étaient laissées ouvertes à la Samain, la Toussaint (également célébrée dans la Grèce ancienne comme une fête de la mort) pour permettre aux esprits des héros de sortir pour s’aérer et que les intérieurs en étaient illuminés le matin suivant, jusqu’au chant du coq.

 

En 1901, sur le flanc est du monticule diamétralement à l’opposé de l’entrée on découvrit une pierre sculptée de trois soleils, deux d’entre eux avec leurs rayons enfermés à l’intérieur des cercles comme dans des prisons, et le troisième avec ses rayons libres. Au-dessus d’eux se trouve un autre soleil, beaucoup plus fruste, et encore au-dessus de lui sont entaillées sur une ligne droite les lettres oghamiques B et I qui, comme il sera expliqué, sont la première et la dernière lettre de l’ancien alphabet irlandais, dédiées respectivement à tout ce qui commence et à tout ce qui meurt. Cela paraît tout à fait clair : en Irlande, à l’âge de bronze, les rois sacrés (des rois solaires d’un type très primitif), à en juger d’après les tabous qui les liaient et par ce qu’on connaît de ce qui leur arrivait lors des récoltes et des chasses, étaient enterrés, à l’intérieur de ces tumuli ; mais leurs esprits s’en allaient à Caer Sidi, le château d’Ariadne, notre Conora Borealis. Ainsi les Irlandais païens pouvaient ils appeler New grange « le château en spirale » et, faisant tourner leur index pour le figurer, pouvaient dire :

 

« Notre roi s’en est allé au château en spirale » pour dire « il est mort ». Il est commun de trouver dans les légendes gaéliques une roue tournante à la porte d’un château. Selon Keating, la forteresse magique de l’enchanteresse Blanaid, dans l’île de Man, était protégée par une de ces roues ; personne ne pouvait entrer tant qu’elle ne s’était pas arrêtée. Au-dessus de l’entrée de New grange se trouve une large dalle creusée de spirales et faisant partie de la haie de pierres. Les spirales sont formées de lignes doubles : si l’on suit leur tracé avec le doigt de l’extérieur à l’intérieur jusqu’au centre on y trouve le début d’une autre spirale s’enroulant dans la direction inverse jusqu’à obliger à sortir du labyrinthe. Un tel graphisme symbolise la mort et la renaissance.

 

Or, selon le poème de Gwion, Preiddeu Annwm :

 

« Seulement 7 purent jamais revenir de Caer Sidi ».

 

Il pourrait bien s’agir là des serpents prophétiques qui auraient été conservés par aventure dans une de ces chambres sépulcrales et que Saint Patrick aurait précisément expulsés, l’histoire devant être acceptée plus ou moins allégoriquement. Delphes, la demeure d’Apollon, fut à une certaine époque une tombe oraculaire du même genre, avec un python s’enroulant en spirale et une prêtresse-prophétesse de la déesse de la Terre ; quant à l’omphalos, ou temple-nombril, dans lequel on logeait primitivement les pythons, il était bâti en souterrain dans le même style alvéolé qui dérive à l’origine du masabo africain ou maison des esprits. Les andouillers trouvés à New Grange appartenaient probablement au casque du roi sacré, comme les cornes de cerf portées par le dieu gaulois Cernunnos, les cornes de Moïse, celles de Dionysos et celles du roi Alexandre représentées sur les pièces de monnaie.

 

Il n’y a aucun mystère à l’origine des tombes en forme de ruches avec un couloir d’entrée et des niches latérales. Cette origine se situe en Méditerranée orientale puis, à la fin du IIIe millénaire avant notre ère, leurs constructions ont gagné l’Irlande par l’Espagne et le Portugal. La forme de la voûte de New Grange, en corbeille inversée, se rencontre également à Tirbradden, Dowth et Seefin. Quant aux 8 doubles spirales, à l’entrée, seulement juxtaposées et non pas entortillées ensemble de façon artistique dans le style crétois, elles eurent leurs semblables en Grèce, à l’époque mycénienne et cela ferait penser que ces entailles auraient été l’œuvre de Danéens au moment où ils se seraient emparés du tombeau des occupants primitifs : ces derniers apparaissent dans l’histoire irlandaise sous le nom de race de Partholon et de Némed dont les tribus auraient envahi le pays entre 2058 et 1718 avant notre ère ; elles venaient de Grèce par l’Espagne. S’il en est bien ainsi, cela viendrait à l’appui de la légende selon laquelle le roi Angus aurait usurpé le tombeau de son père, le Dagda. Le débarquement des Danéens en Irlande est daté du milieu du XVème siècle avant JC dans le livre des invasions. C’est plausible. Ils auraient été les tard-venants des tribus à tombes rondes dont les premières, venant de l’île de Bretagne, avaient atteint l’Irlande vers 1700 avant Christ.

 

Il est bien établi qu’ils tentaient de rendre propices les héros du culte antérieur : on a trouvé de leur vaisselle dans les couloirs de tombeaux. 

 

Dans l’Irlande ancienne, le Dr R.S. Macalister expose une idée originale sur New Grange. Il suppose qu’elle aurait été bâtie par des Milésiens des environs de l’an 1000 avant JC venus de Bretagne, et non d’Espagne, pour la raison d’un certain nombre de pierres ornementales font partie de l’ornement du passage et de la chambre, l’une d’elles avec son dessin brisé, apparemment griffonné au hasard, et que sur certaines d’entre elles la gravure a été martelée jusqu’à l’effacement complet comme on le constate sur les trilithes de Stonehenge. Cela ferait penser qu’il s’agit d’une pseudo-antiquité dessinée dans le style de 700 ans auparavant. Aucun autre archéologue de quelque réputation ne semble avoir souscrit à une telle théorie. Or, elle laisserait supposer que les Milésiens se seraient emparés de la tombe oraculaire des Danéens et qu’ils l’auraient raccommodée grossièrement, certains signes indiquant une décadence en témoignent : par exemple l’intrusion de pierres sculptées en provenance d’autres sépultures. On se rallierait davantage à une autre de ses suggestions : le Brugh (palais) d’Angus n’aurait pas été New Grange mais un vaste enclos circulaire non loin de là, dans un coude de la Boyne, qui pourrait avoir été un amphithéâtre pour des jeux funéraires, en relation avec l’ensemble des nombreuses tombes du voisinage. 

 

Je pense que la plupart des archéologues irlandais doivent être aujourd’hui d’accord pour reconnaître que New Grange fut bâtie par un peuple matriarcal constructeur de tombes à couloirs et qui atteignit l’Irlande pour la première fois vers l’an 2100 avant notre ère, mais pas avant qu’il ne s’y soit bien établi quelques 500 ans plus tard et qu’il ne fût devenu capable d’entreprendre l’énorme effort nécessaire pour accomplir ce travail.

 

On peut inférer le contenu des bassins d’après les vers 4 à 8 du chapitre XXIV de l’Exode.

 

Moïse, ayant élevé 12 bornes ou piliers de pierre au pied d’une colline sacrée, offrit des taureaux en sacrifice et répandit la moitié de leur sang sur une treizième borne au milieu du cercle ou du demi-cercle des autres. Il mit le reste du sang dans des bassins qui durent être d’une taille considérable. Puis lui-même et son collègue Aaron, avec 72 compagnons, s’apprêtèrent à festoyer avec la chair rôtie. A cette occasion le sang contenu dans les bassins servit à asperger le peuple comme s’il s’était agi d’un moyen de sanctification. Mais dans la tombe oraculaire son usage consistait toujours à nourrir le fantôme du héros mort et à l’encourager à revenir de Caer Sidi ou de Caer Arianrhod pour répondre aux questions importantes.

 

Que le sang de taureau fût employé dans l’ancienne Irlande pour des usages divinatoires, ce n’est pas là simple supposition.

Un rite appelé :

 

« Le festin du taureau » est ainsi raconté dans le Livre de la Vache Dun : 

 

« On tua un taureau blanc. Un homme mangea tout son soûl de sa chair et but du sang bouillonnant ; comme il dormait après avoir mangé il eut en rêve un accès de voyance accompagné de phénomènes auditifs sous forme de chants. Il aurait ainsi vu en songe la figure et la silhouette de l’homme qui devait devenir roi et il aurait eu la révélation des épreuves que celui-ci aurait alors à surmonter ».

 

Le taureau blanc rappelle les taureaux blancs sacrés du rite gaulois du gui, le taureau blanc que montait le Thrace Dionysos, les taureaux blancs sacrifiés sur le mont Albin et au Capitole romain, et le taureau blanc représentant la véritable race d’Israël dans l’apocalyptique Livre d’Enoch. 

 

Nous commençons à présent à comprendre le mystérieux Preiddou Annwm (les dépouilles d’Annwn). A travers les digressions sarcastiques de Gwion dirigées contre l’ignorance d’Heinin et des autres bardes de cour, un certain Gwair ap Geirion s’y plaint de ne pouvoir s’échapper de Caer Sidi. « A part sept personne n’est revenu de Caer Sidi » Tel en est le refrain. 

 

Dans ce texte un nouveau synonyme est attribué à Caer Sidi au cours de chacune des 7 strophes. Il devient Caer Rigor (le château royal) peut être au moyen d’un jeu de mots à partir du latin rigor mortis, Caer Colur (le sombre château) Caer Pedryvan (le château aux 4 angles) quatre fois tournant, Caer Vediwid (le château des parfaits) Caer Ochren (le château du côté en pente) c’est à dire vers l’entrée duquel on est mené par une pente, Caer Vandny (le château d’en haut). 

 

Pour ce qui est des 7 canoniques, j’ignore de qui il s’agit. Toutefois, parmi les éligibles à cet honneur, on pourrait citer Thésée, Héraclès, Amathaon, Arthur, Gwydion, Harpocrate, kai, Owain, Dédale, Orphée et Cuchulain, car lorsque Cuchulain (Gwion le mentionne dans un poème) eut hersé les Enfers, il en ramena 3 vaches et un chaudron magique. Enée ne peut prétendre à être compté parmi les 7. Il ne mourut pas comme le firent les autres ; il se contenta de visiter une grotte oraculaire exactement comme le roi Saül le fit à Endor ou Caleb à Machpelah. Le château dans lequel ils entrèrent (tournant, reculé, royal, sombre, orgueilleux, froid, séjour des Parfaits, aux 4 angles, à la noire porte d’entrée, sur un versant en pente) était le château de la mort, autrement dit le tombeau, la tour noire à laquelle parvient l’enfant Roland dans la ballade anglaise. Cette description convient au caveau sépulcral de New grange mais les 4 angles évoquent plutôt, je le pense, la méthode de mise au tombeau qui fut inventée par les habitants du nord de la Grèce et des îles autour de Délos avant l’arrivée des Grecs et qui fut ensuite exportée vers l’Europe occidentale par les émigrants de l’âge de bronze, les hommes aux tumuli ronds ; en effet le cercueil était un petit coffre en pierre dans lequel le cadavre était placé en position recroquevillée et sa forme était celle d’un rectangle. On a pu dire d’Odysseus (Ulysse) qu’il s’était rendu « trois fois dans le château d’Arianrhod ».

 

Parce qu’il était entré avec 12 compagnons dans la caverne du cyclope mais qu’il s’en était échappé, parce qu’il avait été retenu par Calypso à Ogygie mais s’en était échappé et parce qu’il avait été retenu enfin par l’enchanteresse Circée à Aéa, une autre île sépulcrale, mais qu’il s’en était échappé. Cependant, si j’indique Odysseus, je ne demande pas qu’on me suive sur cette piste. Je pense que c’est à Jésus Christ que fait référence Gwion. Le poète du XIIe.

 

Siècle Dafydd Benfras fait jésus visiter un celtique Annwm et s’échapper de la sombre caverne en flanc de colline dans laquelle l’avait déposé Joseph d’Arimathie. Mais alors, de quelle façon Jésus a-t-il pu aller 3 fois dans ce château d’Arianrhod ?

 

La réponse est absolument hérétique : elle consisterait à faire de Jésus, en tant que second Adam, une réincarnation d’Adam et en tant que messie davidique une réincarnation de David, ces deux réincarnations s’ajoutant à l’incarnation tout court. Le Divregwawd Taliesin de Gwion donne des numéros bien différents à l’âge d’Adam et à l’âge de David. Et Jésus y est dépeint comme attendant encore dans les cieux l’aube du 7ème âge :

 

« N’était ce point au ciel qu’il alla lorsqu’il eut quitté cet endroit ? Et au Jour du Jugement c’est par là qu’il arrivera vers nous. Car le cinquième âge fut l’époque bénie du prophète David. Le sixième âge est l’époque de Jésus qui durera jusqu’au Jour du Jugement ; Au septième âge il sera appelé Taliésin ».

 

Pwylle et Pryderi furent successivement les chefs des « africains » d’Annwm à Pembroke, les premiers envahisseurs du Pays de galles. A leur mort tels Minos et Rhadamante de Crête, ils devinrent seigneurs de la mort. Ce fut pour Pryderi, fils de Rhiannon, que Gwydion déroba le cochon sacré et Gwair semble avoir participé à une semblable expédition de maraude en compagnie d’Arthur. En effet, sa prison, dénommée le château d’Oeth et Anoeth (triade 61) est également la prison dont Arthur fut tiré par son page Goreu fils de Custennin (triade 50). Gwair est ainsi à Arthur ce que Pirithoüs avait été à Thésée et Goreu est à Arthur ce que Héraclès avait été à Thésée. Dans le roman, il est possible que Gwion compte que les bardes de cour donneront « Arthur » et non « Jésus » comme réponse à « j’ai passé trois périodes dans le château d’Arianrhod » puisque, dans la triade 50 il est dit qu’Arthur a été arraché de trois prisons par le même Goreu (le château d’Oeth et Anoeth, celui de Pendragon et la sombre prison sous la pierre) toutes prisons de la mort. Ou bien prétend-il présenter Jésus de façon couverte comme une réincarnation d’Arthur ?

 

Prydwen était le navire magique du roi Arthur. Llaminawg, dans les mains de qui Arthur remit l’épée étincelante, apparaît dans la Morte d’Artur sous le nom de « Sir Bedivere ». Caer Wydr est Glastonbury, ou Inis Gutrin qui pourrait être le château de verre dans lequel l’âme d’Arthur fut abritée après sa mort. Glastonbury est également l’île d’Avalon (des Pommiers) vers laquelle son cadavre fut conduit par la fée Morgane. La lourde chaine bleue est la ceinture d’eau autour de l’île de la mort. Le mythe de Cwy, à la différence de ceux de Gwair et d’Arthur, n’est pas parvenu jusqu’à nous. Mais « l’animal à la tête d’argent » est peut-être le chevreuil blanc à la recherche duquel nous nous sommes mis. Quant au nom du frontail des bœufs, c’est l’un des premiers secrets bardiques que Gwion, dans son Cyst Wy’r Beirdd (« reproche aux bardes ») reproche à Heinin de ne pas posséder : 

 

Le nom du firmament,

Le nom des éléments.

Et le nom du langage,

Et le nom du frontail.

Arrière, vous bardes.

 

Environ une centaine d’années avant que Gwion n’écrivît ceci les moines de Glastonbury avaient ramené au jour un cercueil de chêne enfoui à seize pieds sous terre, qu’ils proclamèrent être celui d’Arthur. Ils avaient également déchiffré une inscription gothique sur une croix de plomb d’un pied de long, qu’ils déclarèrent avoir trouvé à l’intérieur, que Giraldus de Cambrie observa et qu’il affirma être authentique. Je pense que Gwion veut dire ici : « Bardes, vous pensez que la fin d’Arthur s ‘était jouée dans le cercueil de chêne à Glastonbury. J’en sais davantage. » L'épigraphe disait :

 

« Ci-gît enterré le célèbre Arthur avec sa seconde femme Guenièvre dans l’île d’Avalon ». 

 

Ce qui est plaisant c’est qu’il semble bien que les moines avaient réellement découvert le corps d’Arthur, ou de Gwyn, ou de celui, quelque eût été son nom, qui avait été le héros d’Avalon.

 

Les neuf demoiselles du chaudron rappellent les neuf vierges de l’île de sein en Armorique qui vivaient vers le 5è siècle de notre ère et dont parle Pomponius Mela. Elles auraient été les détentrices de pouvoirs magiques et pouvaient être approchées par ceux qui avaient fait route pour les consulter.

 

Quant au roi sacré, c’est le roi-Soleil. Il retourne à la mort vers la mère universelle, la Déesse Blanche-Lune, qui l’emprisonne dans l’extrême nord. Pourquoi le nord ? Parce que c’est le ieu d’où ne brille jamais le soleil et d’où le vent apporte la neige ; on ne peut trouver que les soleils morts au froid pôle nord. Le Dieu-Soleil naît au solstice d’hiver, lorsque le soleil est le plus faible et qu’il atteint sa position la plus au sud ; c’est bien pourquoi son représentant, le roi-soleil, est tué au solstice d’été, au moment où le Soleil atteint son point le plus septentrional ; La relation entre Caer Sidi et Caer Arianrhod semble provenir de ce que l’endroit de la sépulture du roi mort était un tumulus sur une île (soit au milieu d’un fleuve, soit de la mer) où son esprit vivait sous la garde de prêtresses orgiaques et oraculaires ; mais son âme allait dans les étoiles et là attendait, avec bon espoir, de revivre dans un autre roi …

 

En cette Bretagne, la tradition du château en spiral survécut dans la danse de Paques du labyrinthe des villages de la campagne. Les circonvallations en sont appelées la ville de Troie en Angleterre et Caer Droia au pays de Galles …

 

La danse du labyrinthe semble être arrivée en Bretagne à partir de la Méditerranée orientale avec les envahisseurs de l’âge de pierre le plus récent, au IIIe millénaire avant notre ère, car d’anciens et grossiers dessins d’un labyrinthe semblable à l’anglais ont été trouvés en Scandinavie et en Russie du nord-est. Sur ces tables de pierre près de Bossiney, en Cornouaille, sont gravés deux labyrinthes. Un autre encore est gravé sur un bloc massif de granit des Wicklow Hills qui se trouve à présent au musée national de Dublin ; Ces labyrinthes ont le même graphisme comme, du reste, le labyrinthe de Dédales représenté sur les monnaies crétoises.