Légendes - Fables - Contes

Auteur : Zytor Hermm

 

Le récit initiatique est un type de récit où l'on suit l'évolution, positive ou négative, d'un personnage vers la compréhension du monde ou de lui-même. Ils se rencontrent le plus fréquemment dans les contes, mais aussi en roman (avec le roman d'apprentissage) et dans les mangas.

 

Origine

 

Les récits initiatiques sont inspirés des initiations, qui forment :

 

« Un ensemble de rites et d'enseignements oraux qui a pour but la modification radicale du statut religieux et social de la personne initiée ».

 

Ces initiations sont notamment symbolisées par les rites de passage établis par un certain nombre de sociétés anciennes, et abondamment étudiés par Arnold van Gennep.

 

Le rite de passage possède une dimension symbolique et met souvent en scène un passeur (Merlin, et par exemple Gandalf dans la littérature) mais le héros peut jouer lui-même le rôle du passeur. Le récit initiatique peut également être mit en relation avec l'alchimie, qui met en scène la transformation de soi à travers la parabole de la purification des métaux.

 

Description

 

L'une des grandes caractéristiques du récit initiatique est de présenter un certain nombre d'épreuves et d'obstacles qui se déroule sur un temps assez long, et implique souvent des souffrances dont le personnage doit triompher et sortir « grandi ». Le personnage en sort toujours transformé dans sa façon de penser et / ou d'agir, positivement ou négativement. En effet, les personnages « méchants ou mauvais » peuvent également avoir suivi des initiations qui les ont conduits à penser et agir d'une certaine façon.

 

Roman d'apprentissage

 

Le roman d'apprentissage, roman de formation ou roman initiatique est un genre littéraire romanesque né en Allemagne au XVIIIe siècle (à ne pas confondre avec le roman de jeunesse). En allemand, le roman de formation est nommé Bildungsroman. Ce terme est dû au philologue allemand Johann Carl Simon Morgenstern qui voyait dans le Bildungsroman :

 

« L'essence du roman par opposition au récit épique ».

 

Un roman d'apprentissage a pour thème le cheminement évolutif d'un héros, souvent jeune, jusqu'à ce qu'il atteigne l'idéal de l'homme accompli et cultivé.

 

Le héros découvre en général un domaine particulier dans lequel il fait ses armes. En réalité, c'est une conception de la vie en elle-même qu'il se forge progressivement. En effet, derrière l'apprentissage d'un domaine, le jeune héros découvre les grands événements de l'existence (la mort, l'amour, la haine, l'altérité, pour prendre quelques exemples).

 

Ainsi, dans L'Éducation sentimentale (Flaubert, 1869), le jeune Frédéric connaît les premiers émois de l'amour : et réfléchissant sur les sentiments qu'il porte pour Mme Arnoux, Frédéric se construit une idée de l'existence.

 

Le roman d'apprentissage est un roman qui décrit la maturation du héros. Il part naïf, crédule et traverse des obstacles ou épreuves, afin de mûrir et d'en tirer une leçon ...

 

Quant aux Romans et Récits Initiatiques, aussi surnommés : Romans d’apprentissage, ou encore Romans Philosophiques ; les mêmes termes sont utilisés aussi indifféremment pour les récits, les contes, les fables, il y en a certain à considérer comme des incontournables, parmi ceux-ci, en voici quelques-uns parmi les plus importants :

  • L'Odyssée (Homère, VIIIe siècle avant l'ère commune)
  • Don Quichotte de la Mancha, de Cervantes 1605-1615
  • Les Aventures de Télémaque (Fénelon, 1699)
  • Les Années d'apprentissage de Wilhelm Meister (Goethe, 1795-1796)
  • Le Rouge et le Noir (Stendhal, 1830)
  • Lucien Leuwen (Stendhal, 1834)
  • La Chartreuse de Parme (Stendhal, 1839-1842)
  • La Maison du chat-qui-pelote (Honoré de Balzac, 1830)
  • Le Père Goriot (Honoré de Balzac, 1835)
  • Illusions perdues (Honoré de Balzac, 1836-1843)
  • Jane Eyre (Charlotte Brontë, 1847)
  • David Copperfield (Charles Dickens, 1849-1850)
  • Le Roman de la Momie (Théophile Gautier 1858)
  • Le Capitaine Fracasse (Théophile Gautier 1863)
  • Dominique (Eugène Fromentin, 1863)
  • Alice au Pays des Merveilles (Lewis Carroll, 1865)
  • L'Éducation Sentimentale (Gustave Flaubert, 1869)
  • Le Double (Dostoïevski 1846)
  • L'Adolescent (Fiodor Dostoïevski, 1875)
  • Le Rêve d'un homme ridicule (Dostoïevski 1877)
  • Les Aventures de Tom Sawyer (Mark Twain, 1876)
  • L'Enfant, Le Bachelier, L'Insurgé. (Jules Vallès, 1878)
  • Bel-Ami (Guy de Maupassant, 1885)
  • Jean-Christophe (Romain Rolland, 1904-1912)
  • Demian (1919), Narcisse et Goldmund (1930) (Hermann Hesse)
  • La Montagne magique (Thomas Mann, 1924)
  • À l'Ouest rien de nouveau (E.M. Remarque, 1929)
  • Mort à Crédit (Louis-Ferdinand Céline, 1936)
  • La Pêche Miraculeuse (Guy de Pourtalès, 1937)
  • Éducation européenne (Romain Gary, 1945)
  • Le Baron Perché (Italo Calvino, 1957)
  • Ne tirez pas sur l'Oiseau Moqueur (Harper Lee, 1960)
  • Vendredi ou les Limbes du Pacifique (Michel Tournier, 1967)
  • Le Monde selon Garp (John Irving, 1978)
  • L'Étudiant Étranger (Philippe Labro, 1986)
  • Vis-à-Vis (Félix Picard, 1988)
  • L'Alchimiste (Paulo Coelho, 1988)
  • Veronika décide de mourir (Paulo Coelho, 1998)
  • Balzac et la Petite Tailleuse chinoise (Dai Sijie, 2000)

L’aspect initiatique des contes et légendes

 

Les écoles de mystère font prendre conscience de la présence de l’homme originel endormi au fond du cœur. Il est assoupi depuis si longtemps que nous avons oublié sa présence. Parfois cependant, une émotion l’éveille, ouvrant une voie permettant d’entendre un instant sa voix. Parmi toutes les formes de l’art des hommes, la poésie et la musique portent directement la parole de cet être mystérieux et secret, mais d’autres chemins mènent à lui.

 

Depuis toujours, les enseignements ésotériques nous révèlent sa présence et sa nature véritable. Ils dévoilent progressivement aux initiés quel est le sens des vieux mythes et des antiques traditions, expliquant ce que signifient les fables et les légendes venues vers nous du fond des âges. Beaucoup des histoires et des contes traditionnels contiennent une même révélation adaptée au lieu du récit, à la civilisation du moment, ou à la qualité de l’auditeur.

 

On la trouve même dans les vieux contes de fées. Celui de la Belle au Bois Dormant, par exemple, raconte dans un langage pour enfants comment l’âme admirable, endormie depuis si longtemps dans le donjon d’orgueil, au cœur de la forêt d’épines de tous les dangers de la vie terrestre, peut-être un jour éveillée par le baiser d’amour du prince audacieux, le chercheur de vérité. Et l’histoire de Peau d’âne est construite sur le même schéma général.

 

De tous temps, donc, le même message initiatique est délivré aux chercheurs spirituels en usant des moyens divers disponibles dans les conditions et possibilités de l’époque. On a utilisé des allégories littéraires (la caverne de Platon), des légendes (les Chevaliers de la Table ronde), des contes, (comme celui de la Belle au bois dormant), des fabliaux philosophiques (Contes soufis). Et certains films actuels, (Truman Show, Matrix), tentent de le faire.

 

Dans le conte de l’Oasis, un maître accompagné de son disciple traverse le désert. Ils aperçoivent une oasis. Le maître s’assied et dit. Je vais me reposer ici, mais toi, va jusqu’à l’oasis et apporte-moi à boire. Le disciple va vers l’eau et rencontre une jolie fille. Il tombe amoureux, l’épouse, lui fait des enfants et vit une longue vie. Il se souvient un jour du maître laissé au désert et va pour enterrer ses os. Le maître l’attend encore et dit. M’apporte-tu à boire ?

 

Beaucoup de ces récits ne sont pas inventés simplement pour distraire. Ils nous transmettent une image symbolique menant à la révélation initiatique enseignée par la sagesse traditionnelle. Ils représentent notre destin car nous recherchons tous notre double intérieur et secret. Et dans le château clos de notre cœur égoïste, une créature merveilleuse attend toujours le prince intrépide que nous pouvons être pour qu’enfin, d’un baiser, il l’éveille.

 

Avant de développer un peu plus des idées, je voudrais évoquer les travaux de Mircea Eliade. Ce chercheur, est l'un des fondateurs de l'histoire moderne des religions. Au centre de l'expérience religieuse de l’homme, Eliade situe la notion du sacré. Il nous dit que la fonction du mythe est de donner une signification au monde et à l'existence humaine. Grâce au mythe, le monde se laisse enfin saisir en tant que cosmos parfaitement intelligible.

 

Considéré comme littérature d’amusement, dit Eliade, le conte merveilleux contient un scénario d’initiation avec ses épreuves typiques, la lutte contre le monstre, les travaux impossibles, le mariage avec la princesse. Il implique une sorte de mort et de résurrection. L’initiation est renvoyée dans l’imaginaire. Cependant, dans la psyché profonde, les scénarios initiatiques conservent leur fonction et continuent d’opérer des mutations dans la conscience moderne.

 

Cette citation permet d’aborder les aspects un peu techniques de la structure habituelle d’un conte, sachant aussi qu’ils ne sont pas tous initiatiques. Ordinairement, le récit ou la fable pédagogique comporte quatre parties : un exposé de la situation, une montée de l’action, une chute surprenante, et une morale. C’est une structure rédactionnelle assez classique. Le conte, initiatique ou pas, ne comporte que trois phases, la morale en étant rarement exploitée.

 

L’enseignement qu’on tire d’une fable est immédiatement utilisable. Le conte est distrayant. Mais lorsqu’il est initiatique, son rôle est différent. Il prépare l’auditeur à l’initiation à venir. En cette attente, le récit doit être simplement mémorisé. Comme un conte ordinaire, il raconte l’aventure émouvante de personnages sympathiques dans des situations étonnantes. La mémoire est stimulée car le lecteur est ravi. Survient alors parfois l’instant de l’initiation.

 

Il est difficile de devenir adulte. Impliquant mort et résurrection, l’initiation peut être pénible. Le conte initiatique aussi, meurt et ressuscite. La révélation du sens anéantit la magie du récit féerique et ses aimables personnages. L’intelligence initiale du conte merveilleux est alors à jamais perdue, mais la contrepartie de la perte est l’annonce merveilleuse de la résurrection. La Belle devient l’Âme endormie et le Maître soufi est l’Homme Éternel des origines.

 

Dans le passé, l’initiation revenait probablement à un mentor familier. Les temps ont changé, et les contenus ésotériques s’estompent ... Quand manque l’initiateur, c’est aux chercheurs de redécouvrir, par eux-mêmes, le sens caché des récits merveilleux.

 

Je vous invite donc à lire et méditer des contes. En tant que chercheurs de vérités, il nous appartient d’en découvrir, de nous-mêmes, toutes les significations et les enseignements cachés.

 

Je vous propose entre autres de lire un conte que je considère parmi les plus ultimes du point de vu initiatique ... Il s’agit du : Petit Prince de Saint-Exupéry ; dont toute l’œuvre est ni plus ni moins initiatique. D’ailleurs, je consacrerai plusieurs articles concernant l’œuvre de Saint-Exupéry ...

 

Sur le chemin du bonheur

 

Avec le Petit Prince, Jonathan Livingston le Goéland et tous les autres héros des contes.

 

Dans toutes les sociétés traditionnelles, des danses, des peintures rituelles, des épreuves initiatiques, des dictons, des proverbes, des litanies répétées, des récits et des légendes édifiantes assuraient, quotidiennement ou cycliquement, l'évolution heureuse de l'individu, sa saine progression à travers les obstacles de son existence, son bien-être constant; nombreux sont les chercheurs à avoir noté avec méthode ce système d'enseignement, de Mircéa Eliade, en ce qui concerne les aborigènes australiens, à Paul Diel pour les mythes grecs, en passant par toutes les études sur les civilisations traditionnelles et leurs religions ...

 

Les histoires transmises et répétées aux époques cruciales de la vie, tout comme en temps de festivités, tendaient à incruster, dans le mental de l'enfant ou de l'adulte, des modèles - toutes les possibilités de situations, tous les problèmes existentiels y inscrivant leur déroulement et leur conclusion harmonieuse. Peu nombreux, en effet, les schémas dans lesquels nous pouvons retrouver toutes nos aventures.

 

Une règle du Jeu : il suffisait de suivre leurs conseils tacites ou soulignés d'une phrase-clef, leurs lignes de conduite, pour se sortir avec justesse et sans contre-coup désastreux de toutes situations difficiles ... Conditionnement, certes, cette méthode d'enseignement, mais moins dangereux que l'autre qui, né de la fantaisie orgueilleuse, de fantasmes mortifères et d'idiosyncrasies destructrices, ne fournit que des modèles torturés, des visions pessimistes, des issues catastrophiques.

 

Mieux nos anciens Contes de fées et les Héros des mythologies, par exemple, que les faits-divers des journaux, les conseils "immoraux" ou les angoisses supposées fatales et sans remèdes des romans (car les modèles d'une civilisation perturbée, donc dénaturée, ne peuvent engendrer que plus encore d'erreurs vitales). Une règle du jeu existait donc, permanente, pour les habitants d'une région, d'une planète donnée : 

 

Le Jeu de la Mère Loi, comme l'orthographiait l'alchimiste Fulcanelli.

 

Et cependant, malgré cela toutes ces sociétés périclitèrent ... Faut-il incriminer leurs techniques culturelles ? Non, seulement l'être humain dont le propre est de n'en faire qu'à sa tête, son soi-disant libre-arbitre et d'ériger ses lois personnelles aux courtes vues contre les lois éternelles et parfaites transmises ainsi ; et ce, sans se remettre véritablement en question, en dépit des conséquences de ses idéaux. Mais sans nul doute s'effritèrent-elles moins rapidement, nos sociétés, grâce à ces mythologies de la Tradition. Toujours identique, le Chemin: de siècle en siècle, chaque peuple en réajustait la trame aux images de son époque ... Et ceci est très nettement visible pour qui compare les contes de diverses sociétés: universels en sont les messages, les scénarios; seuls en changent les interprètes et les décors: ici un empereur (Chine), là un roi, des bergers, des lutins (France), là des marchands, des princes, des vizirs (Perse), ici des bédouins, des marabouts (Sahara), là des lions, des chacals et autres animaux (Maghreb, Indonésie), ici des Magiciens (Egypte ancienne).

 

De là naquirent, mais plus anonymes comme jadis, des récits édifiants au déploiement mondial : Le Singe Pélerin (Orient), Le Voyage du Pélerin de Bunyan (1658), La Reine des Fées de Spencer (1590), les Récits d'un Pèlerin Russe (1870), l'Oiseau Bleu de Maeterlinck (1925) et à notre époque : Siddharta de Hermann Hesse, le Petit Prince de Saint Exupéry et Jonathan Livingston le Goëland de Richard Bach, contes philosophiques, si l'on emploie cet adjectif dans son sens réel: amoureux de la sagesse. Une unique technique leur est commune : des évènements extraordinaires transportent l'auditeur (ou le lecteur) hors de la réalité phénoménale, dans un monde de rêve ; moyen terme entre le moi et le sur-moi, filtre débitant goutte à goutte une sagesse qui, d'un seul flot, nous effraierait, nous noierait peut-être. Catalyseurs de méditation, en fait, ces histoires ponctuées de phrases proverbiales.

 

Par osmose, sympathie, elles réveilleront les principes, les lois enfouies en nous, de cette Sagesse immémoriale, trait de jonction très proche de la maïeutique de Platon, en somme. Véritable éducation alors, dans le sens étymologique du mot (tirer hors de) ... Quelques thèmes, quelques images archétypales seulement s'y rencontrent immanquablement. Pour simplifier, nous les rassemblerons en quatre points :

  • Le Voyage-Quête d'un Trésor, d'un Ami pour le Petit Prince, de la Connaissance pour Dante, du Chevalier Vert pour Sire Gauvain ; c'est aussi une Fleur ou un Oiseau bleu pour Novalis (Henri d'Oftringen) et Maeterlinck, le Paradis pour le Christian de Bunyan, l'Or pour les alchimistes, la Coupe du Graal pour les Chevaliers de la Table Ronde, la Vitesse limite d'un Goéland pour Jonathan Livingston, un objet magique, une épouse, etc.
  • Les trois Épreuves rituelles, multipliées (par 4 pour Hercule) des objets à créer, à rapporter du bout du monde ou des obstacles à franchir (monstres, éléments, désert, montagnes, rivières).
  • Les Gardiens du Seuil (du Serpent de la Bible aux dragons divers, en passant par le Roi protecteur de sa fille).
  • L'aide des animaux, des fées ou des sages (le Renard du Petit Prince, les Oiseaux-étoiles pour Jonathan).

Deux voies : Certains les nommeront, ces récits, des voyages initiatiques. Oui, mais l'Existence, dirons-nous plus simplement, ce qui s'avère synonyme parfait, en fin de conte ; car l'existence de l'homme est une marche vers la sérénité, à travers les coups du sort-hasard et jamais deux sans trois, affirme-t-on souvent pour les épreuves, qu'il doit parvenir, suivant le niveau de sagesse à atteindre, soit à supporter et dépasser. « Que votre Volonté soit faite, Seigneur » se répéterait le Christ ; et Saint-Exupéry : « Lorsque je me révolte, Seigneur, c'est que je n'ai pas compris » ... Soit à éviter, changeant alors de dimension.

 

Saint-Exupéry dirait :

 

« Il faut lutter pour continuer de vivre ; il faut se soumettre pour survivre ».

 

Térence ajouterait :

 

« Puisque ne peut se réaliser ce que tu veux, il faut vouloir ce que tu peux ».

 

Cette distinction correspond à ce que l'on nomme les Petits et les Grands Mystères de l'Initiation grecque, Salut et Libération dans les voies chrétienne et bouddhique, l'Homme Primordial et l'Homme Universel dans l'Islam ou, en psychologie, à réédifier la personnalité (ce à quoi veut tendre la psychanalyse) pour ensuite la détruire afin que surgisse l'individu (corps mort qui n'a plus ni volonté ni jugement personnels suivant l'expression d'Ignace de Loyola).

 

Également à la séquence : bonheur terrestre puis immortalité ; au hatha yoga puis au kundalini ou samadhi yoga (Raja Yoga) ; aux 21 cartes du Tarot, puis à la carte du Mat ... En route vers ... Le conte de Saint-Exupéry ... 

 

(Le Petit Prince), comme celui d'un autre pilote, Richard Bach (Jonathan Livingston le Goéland), rejoignant l'Oiseau Bleu de Maeterlinck, s'avèrent en cela parfaitement caractéristiques.

 

On pourrait sans crainte baser toute sa vie sur ces trois livres, les lire et les relire, s'en imprégner et laisser leurs vérités guider alors nos gestes ; le mieux-être s'ensuivrait obligatoirement, voyez : Le Petit Prince et, grâce à son récit, le Pilote, apprendront à connaître la réalité qui les entoure, les pays, les gens, ces facettes d'eux-mêmes.

 

La société et les limites physiologiques des individualités : telles seront les découvertes de Jonathan. Les éléments, les animaux les objets, celles de Tyltyl et Mytyl (L'Oiseau Bleu) ... 

 

La leçon :

 

« Connais-toi toi-même » ;

 

« Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas » ;

 

Pour l'accomplir d'une chose unique ... « Tout est sensible » : adages de toutes les philosophies d'éveil ... 

 

Autre message : la pérennité de la solitude, car l'être humain est toujours solitaire. On est seul aussi chez les hommes écrit Saint-Exupéry ; on est incompris, exilé, surtout lorsque l'on désire s'élever au-dessus de la moyenne (Jonathan et sa découverte du vol en rase-mottes) ou que l'on naît, par hasard, moins aveugle que ses concitoyens, capable de voir avec le cœur ... Une seule issue pour le bonheur: la découverte, dans ce désert, d'un Guide (le Petit Prince pour le Pilote, le Renard pour le Petit Prince, le Goéland Chiang pour Jonathan, la Fée Bérylune pour Mytyl et Tyltyl) vers la planète à la Rose, le Pays du Souvenir, le Royaume de l'Avenir, les Jardins du Bonheur (L'Oiseau Bleu), d'où on saura revenir (réincarnations des Boddhissatvas ou corps glorieux du Christ en termes de religion) en toute conscience, pour transmettre cette connaissance et ainsi aider l'humanité à atteindre ce grand Art : Libération, Sagesse, Bonheur ... 

 

Confiance, assurent aussi tous ces textes : le désert, l'exil, la pauvreté, le dépouillement sont des états préparatoires, où, l'humilité naissant, la volonté s'amenuisant, peut surgir la révélation (lorsque le vase est plein, dirait le Zen, comment y ajouter quoi que ce soit ?

 

Et le Bouddha : « Lorsque l'élève est prêt, le Maître arrive ». 

 

Leçon de sérénité, donc et pour quel mieux-être déjà du lecteur qu'il déculpabilise et détend, opposée à tous les principes de l'éducation dite moderne (compétition, action, volonté, possession, communication, réalisme). 

 

Voilà bien pourquoi ces contes, relégués dans les bibliothèques pour enfants tout d'abord, n'intéressent plus aujourd'hui que de rares enfants et les quelques adultes qui se souviennent avoir d'abord été des enfants (Saint-Exupéry) et perçoivent encore ce Jonathan le Goéland qui vit en chacun de nous" (Richard Bach); ils sont, ces récits, à l'image d'un modus vivendi passé ou à revenir, non plus d'un aujourd'hui qui s'achève ... Livres des hommes de bonne volonté qui maintiennent les valeurs humaines sur la Terre ou préparent l'humanité future et elle seule (Abellio) ... Et ceux-là seuls pourront demeurer droits et souriants (Lanza del Vasto), malgré les désastres, la pollution, l'agressivité, les difficultés de la civilisation en péril, car ils connaîtront l'existence du Chemin du Bonheur et les règles à suivre pour le parcourir facilement, rapidement et sans trop de désagréments ... 

 

Écoutons quelques-unes de leurs vérités :

 

« N'apprenons rien, et le prochain monde sera identique, avec les mêmes poids morts à soulever ».

(Jonathan Livingston). 

 

« Ne te fie pas à tes yeux. Tout ce qu'ils te montrent, ce sont des limites, les tiennes ».

(Jonathan Livingston). 

 

« Nous sommes libres d'aller où bon nous semble et d'être ce que nous sommes ».

(Jonathan Livingston). 

 

« Droit devant soi, on ne peut aller bien loin ».

(Le Petit Prince). 

 

« On ne voit bien qu'avec le cœur ».

(Le Petit Prince). 

 

« Il faut bien que je supporte deux ou trois chenilles si je veux connaître les papillons ».

(Le Petit Prince). 

 

« Rien n'est parfait ».

(Le Petit Prince). 

 

« Ce qui embellit le désert, c'est qu'il cache un puits quelque part ».

(Le Petit Prince). 

 

« Comment seraient-ils morts puisqu'ils vivent dans votre souvenir ».

(L'Oiseau Bleu). 

 

« Il faut savoir sacrifier quelque chose au devoir qu'on remplit » ;

« Il faut savoir regarder ».

(L'Oiseau Bleu).

 

Quelques contes initiatiques

 

La plupart des contes peuvent être considérés comme étant initiatiques, en voici quelques-uns parmi les plus connus :

 

Les Contes de Charles Perreault :

  • La Belle au bois dormant
  • Le Petit Chaperon rouge
  • Les Souhaits ridicules
  • Peau d’Âne
  • La Barbe bleue
  • Le Maître chat ou le Chat botté
  • Cendrillon ou la Petite Pantoufle de verre
  • Le Petit Poucet

Les Contes des Frères Grimm :

  • Blanche-Neige
  • Le Roi de la montagne d'or
  • Le Vaillant Petit Tailleur
  • Hansel et Gretel
  • La Serpent noir
  • Tom Pouce
  • Le Roi Barbe d'Ours
  • L'Eau de la vie

Légendes les plus célèbres (la plupart recueillies par les frères Grimm) :

  • Le Joueur de flûte de Hamelin
  • Guillaume Tell
  • Tannhäuser
  • Le Tournoi de chanteurs à la Wartburg
  • Lohengrin de Brabant
  • Frédéric Barberousse au Kyffhäuser

Les Contes de Hans Christian Andersen :

  • La Bergère et le Ramoneur
  • Le Briquet
  • Les Habits neufs de l'empereur
  • La Petite Sirène
  • Poucette
  • La Princesse au petit pois
  • La Reine des neiges
  • Le Rossignol et l'Empereur de Chine
  • Le Vilain Petit Canard

Autres contes ...

  • Aladin, ou la Lampe merveilleuse, conte Persans
  • Ali Baba et les Quarante Voleurs, conte Persans
  • Sinbad le marin, conte Persans
  • Baba Yaga, conte RusseLe Singe Pèlerin, conte Oriental
  • Jack et le Haricot magique, conte Anglais
  • La Reine des Fées de Spencer (1590)
  • Le Voyage du Pélerin de Bunyan (1658)
  • Microméga, L’Ingénu et Candide de Voltaire
  • Les Récits d'un Pèlerin Russe (1870)
  • L’Oiseau Bleu de Maeterlinck (1925)
  • Pierre et le Loup, Sergueï Prokofiev
  • L’Histoire du Soldat, Charles-Ferdinand Ramuz
  • La Belle et la Bête de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont
  • Le Petit Prince, de Saint-Exupéry 
  • Jonathan Livingston le Goëland de Richard Bach
  • Siddharta de Hermann Hesse

 

Le Petit Prince et l'initiation par le Conte

 

 

 

Conte initiatique et humaniste, qui interroge notre être profond et notre civilisation. Texte littéraire reconnu dans le monde entier comme un joli conte pour enfant, il est aussi porteur d’une critique forte et engagée de l’homme contemporain et du monde qui l’entoure. Il réaffirme la nécessité de solidarité, d’amour, d’ouverture à l’autre. C’est aussi une invitation d’Antoine de Saint-Exupéry à retrouver l’enfant en soi, conte philosophique tout en tendresse et poésie. Le roi, le vaniteux, le buveur, le businessman, l’allumeur de réverbère, le géographe, le serpent, l’écho, le renard etc. tous seront sur la route du Petit Prince, petit bonhomme à l’écharpe dorée, au regard candide, neuf.

 

Le Petit Prince est sans aucun doute un des plus beaux plaidoyers jamais écrits contre le nihilisme et pour le réenchantement de la vie. C'est un chef-d'œuvre, une consolation, un puits dans le désert du monde, une promesse ...

 

 

Le Petit Prince

 

Lorsqu’en 1942 Curtice Hitchcock, l’éditeur américain de Saint-Exupéry, lui demande de rédiger un conte de Noël, il cherche à exploiter sa notoriété immense aux États-Unis pour réaliser une opération commerciale. Saint-Exupéry s’attelle à la tâche, mais, préoccupé par d’autres questions d’ordre existentiel, il va alors faire évoluer l’idée initiale vers un projet autrement plus ambitieux : Le Petit Prince dépasse le cadre du conte pour devenir un mythe. 

 

La reprise de la structure du conte philosophique

 

Le Petit Prince reprend le schéma du conte philosophique tel que Voltaire a pu l’inventer, avec Candide ou Micromégas par exemple : comment ne pas voir en effet dans le voyage intersidéral du petit prince une réécriture de la visite de la terre par un extraterrestre venu d’une planète proche de l’étoile Sirius, conte qui s’inspirait lui-même de la mode des voyages extraordinaires ?

 

Les visites successives des six planètes puis de la terre par le petit prince, où chaque planète constitue une étape dans la formation du petit prince, donne ainsi au récit une dimension clairement initiatique qui l’enracine dans le genre du conte philosophique. 

 

La reprise des codes du conte philosophique

 

Mais surtout Le Petit Prince s’inscrit dans la dimension satirique propre au conte philosophique. En effet, Saint-Exupéry reprend également la technique du regard étranger, inaugurée par Montesquieu dans ses Lettres persanes, où le regard perçant des Persans rend soudain visible les bizarreries du mode de vie français que les Français, anesthésiés par l’habitude, n’arrivent plus à déceler : le regard étranger par sa naïveté feinte porte une critique de la société et Voltaire exploitera ce procédé du regard candide et ingénu dans … Candide et L’ingénu. 

 

Le point de vue naïf et innocent, typique du regard enfantin que porte le petit prince, se manifeste dans la conclusion de la visite de chaque planète :

 

« Les grandes personnes sont décidément très bizarres ».

 

Et permet de dénoncer aussi bien le comportement du roi que du vaniteux, du buveur, du businessman ou du géographe ; personnages croqués qui ne sont pas sans rappeler les portraits de La Bruyère dans Les caractères (d’où leur absence de nom).

 

 

Au-delà du conte philosophique

Une parodie de conte philosophique

 

Saint-Exupéry dépasse cependant le simple cadre du conte philosophique et le réécrit parfois de façon parodique :

 

« [Un astronome turc] avait fait alors une grande démonstration de sa découverte à un congrès international d’astronomie. Mais personne ne l’avait cru à cause de son costume. Les grandes personnes sont comme ça. Heureusement, pour la réputation de l’astéroïde B 612, un dictateur turc imposa à son peuple, sous peine de mort, de s’habiller à l’européenne. L’astronome refit sa démonstration en 1920, dans un habit très élégant. Et cette fois-ci tout le monde fut de son avis ».

 

Cet épisode constitue une réécriture du célèbre : « Comment peut-on être Persan ? » de Montesquieu, mais sur un mode dégradé : peut-être peut-on voir Mustapha Kemal Attatürk dans la figure du dictateur turc mais c’est surtout l’antiphrase heureusement qui donne tout son caractère ironique à ce passage … 

 

Un conte à la frontière du mythe

 

Mais à partir de la rencontre avec le renard le texte change de dimension et quitte le conte pour entrer dans le mythe. Le petit prince ne rencontre plus des personnages humains mais des animaux symboliques (le renard et le serpent), qui vont lui dévoiler des vérités éternelles ; à la différence du conte où le parcours initiatique dévoile des vérités personnelles sur le héros : l’essentiel est invisible pour les yeux (qui reprend la théorie de Platon sur le monde des Idées qu’illustre l’éléphant caché dans le boa) et on ne voit bien qu’avec le cœur (qui reprend la distinction de Pascal sur les vérités sensibles au cœur, c’est-à-dire à l’intuition, par opposition aux vérités que l’on peut atteindre par la déduction et la raison). 

 

Paradoxalement, c’est ce petit livre, tant décrié à sa parution en 1943 et que l’on taxa de futilité en temps de guerre, qui assure aujourd’hui la notoriété de l’auteur ; peut-être parce que ; plutôt que de chercher à être immédiatement utile – il s’est intéressé à ce que l’amitié, l’amour et la mort peuvent avoir d’universel.

 

Saint-Exupéry et les lignes de force d’un cheminement initiatique

 

 

Évidemment Saint-Exupéry a bien choisi les titres de ses livres.

 

Vol de nuit, Courrier sud ... Les mots et les images évoqués ainsi concourent tous à exprimer cette direction unique et essentielle de son message, la ligne de force de toute son œuvre : la découverte, le maintien conscient et le partage du Mouvement bien ordonné ...

 

Quel message intégral, rappelant le symbole du Serpent Ouroboros de l'alchimie.

 

Ne pouvons-nous pas résumer ainsi : la ligne de force de son œuvre, c'est le rappel des Lignes de Forces de la Vie ...

 

Le voici déjà, lui qui, pionnier de l'aéronautique ouvre des terrains et des lignes d'aviation, de l'aéropostal la ligne et autres itinéraires aériens à travers le monde, comme si ses conceptions, ses intimes pulsions de vie s'incarnaient ainsi dans la matière. Préoccupation naturelle se somatisant pourrait-on dire, en occupation contraire : un couple intérieur-extérieur si souvent antagoniste chez les êtres qui n'ont pas su, ou accepté de, relier déjà leur cœur et leur tête ... Et dont le métier est douloureusement sans rapport avec leur idéal et leurs souhaits.

 

Saint-Exupéry a constaté cette nécessité d’incarnation ; il l'explique très nettement ainsi :

 

« Tu ne trouveras point la paix si tu ne te fais véhicule, voie et charroi ».

 

Mouvement vers ... la Terre des Hommes ; vers la découverte, le maintien conscient et le partage d'un sens à la vie, comme ses autres ouvrages nous le font de nouveau découvrir par leurs titres.

 

Mais attention : Vol de Nuit, Pilote de Guerre : tant de difficultés dans ce cheminement obscur et violent de l'existence. Il faudra prendre ses distances, voir les choses d'en haut : Le cheminement devient alors épreuve initiatique, Cheminement initiatique ; dans le cas contraire le résultat est terrible :

 

« Myope et le nez contre, je n'ai rien vu jamais que lâcheté, sottise et lucre. Mais de la montagne où je m'assieds, voici que j’aperçois l'ascension d'un temple dans la lumière ».

 

Ayant pris ses distances vis-à-vis des relativités terrestres, grâce à son avion comme par l'intermédiaire du désert, Saint-Exupéry, comme tous les guides dignes de ce nom, les voyants, les connaissant de quoi que ce soit, a vu quelquefois ce que l'homme cru voir (Rimbaud) ; il peut le révéler pour ses lecteurs, pour ses amis au sens phonétiquement cabalistique du mot, pour ceux dont l'âme est déjà proche de la sienne ...

 

Qui n'a jamais connu, au lycée ou dans les chemins de grand vagabondage, une telle rencontre, un tel lien intellectuel et affectif, de cœur, avec un auteur qui expose pour lui les lignes de force de l'existence, est fort à plaindre. Qui n'a jamais perçu ainsi, comme Dante : Béatrice et Virgile, comme tant de troubadours : la Dame comme tant d'autres : des stars ; modèles, une étoile pour guider sa marche, aura beaucoup à peiner, à se fourvoyer pour redécouvrir, solitaire, ce champ de force qui seul l'anime, qui est direction et tendance vers. Tout le monde n'a pas eu un ami, constate Saint-Exupéry dans le Petit Prince.

 

Des lignes de force

 

Lui, tout comme il lançait des lignes à travers le désert pour transporter les messages des hommes (l'Aéropostale), le voici qui lance, dans tous ses ouvrages, ces lignes de force, ces structures essentielles pour aider dans la traversée d'un désert tant intérieur (On ne voit rien. On entend rien (P.P) le désert c'est moi (Terre des Hommes) qu'extérieur (à mille milles de toute terre habitée ... Où sont les hommes (P.P).

 

C'est bien là ce que tente de faire tout ouvrage initiatique, toute voie initiatique, diamétralement opposée en cela aux romans à l'eau de rose, aux récits de cas psychanalytiques et autres ouvrages (créations ou conseils) concluant à la faiblesse inhérente à l'être humain ou à l'ineptie, à l'absurdité de l'existence ; à l'aliénation (alien) ...

 

Saint-Exupéry affirme bien clairement, lui l'existence de liens :

 

« Comptent pour l'homme d'abord et avant tout la tension des lignes de force dans lesquelles il trempe ».

 

Pas les impulsions des désirs personnels. Les pulsions sous-tendant celles-ci : il ne s'agit pas de cultiver tes désirs. Car si rien ne s'y meut, il n'est point de lignes de force ...

 

Ainsi, comprenons-le bien, pas de mouvements vers le repos du 7ème jour, les diamants en vrac, "les femmes (qui) se vendent, l'île heureuse qui rendraient l'être semblable au bétail morne ... Non, le mouvement est en direction des hauteurs de soi-même, de l'origine de soi-même (sens véritable d'initiation), vers la connaissance du nœud divin qui noue les choses, vers le Maître du champ des forces, ce point mystérieux que Saint-Exupéry nomme tout-à-tour "Seigneur, Dieu, Eau, Désert, etc. (P.P).

 

Il s'explique plus catégoriquement à ce sujet :

 

« Les lignes de force créées doivent te dominer de plus haut pour que tu y trouves tes pentes et tes tensions et tes démarches (...) et (pour te) rassembler à quelque chose qu'il n'est point de toi de comprendre ».

 

Heureux ceux qui le réalisent et vivent ainsi. Les autres sont en exil ; et Saint-Exupéry, exilé en Angleterre, incompris de ses amis, calomnié par d'autres sait de quoi il parle. La terre est alors pour eux, comme pour le Petit Prince, un véritable désert ... Les grandes personnes (elles), s'imaginent tenir beaucoup de place (P.P) ; mais celui qui n'est ni mégalomane, comme le roi rencontré par le Petit Prince, ni un vaniteux schizoïde, ni un drogué s'auto-justifiant toujours, ni un responsable de futilités, ni un obsédé de travaux inutiles, ni un ... mouton, sera bien vite amené à ne voir personne (P.P passim) sur la terre ...

 

Il ne rencontrera que ce qu'il cherche véritablement, même si inconsciemment : un sage renard pour le guider, un Petit Prince qui réveille ou un Aviateur en quête, comme lui, de cet essentiel (...) invisible pour les yeux (P.P) ; le Maître n'arrive-t-il pas, comme le révèlent aussi bien le Bouddhisme que la théorie des champs morphogénétiques, lorsque l'élève est prêt ?

 

Les lignes de force qui sous-tendent l'existence ne sont-elles pas toujours présentes, actives et utilisables pour l'être qui ne s'enfourne pas, pour les éviter ou les contrer, dans les trains où il va bailler, dormir, pour l'être qui ne cherche pas à faire des économies de temps ? (P.P). Et ne sont-elles pas données à l'être dès sa naissance ?

 

Les familiers du Petit Prince ou des héros de l'Oiseau Bleu de Maeterlinck iront plus loin dans ce constat : ils réaliseront vraiment que l'on puisse profiter d'une migration d'oiseaux sauvages, de lignes de forces naturelles pour changer de planète.

 

Ce sont de solides champs de forces que révèlent toutes les aventures- devenant ainsi épreuves-aides initiatiques - relatées par l'auteur, des lignes de force dans lesquelles il trempe lui, comme tous les êtres humains ou les animaux ... Leur solidité de base, leur inné consciemment perçu.

 

Voilà bien alors pourquoi le Pilote de ligne s'exclame :

 

« J'ai toujours connu comme tristes les émigrés » ...

 

Aujourd'hui, ajoute-t-il, les hommes manquent de racines (P.P) car ils les ont quittées pour les remous contradictoires de leurs pentes naturelles, c'est-à-dire de leurs désirs égoïques de leurs fausses structures (qu'ils) inventent par jeu ... Ils ont tout désaimanté (Et le mot, ambigu dans son double-entendement, maintenu par la langue des Oiseaux sacrée, est fort parlant) en défaisant ce nœud divin qui noue les choses.

 

Les retrouver, les maintenir, ces coutumes, ces traditions, ces fêtes, ces lois et ce langage de l'empire c'est sauver la citadelle, la demeure et ses habitants des projets de sable, de l'effritement des choses, de l'existence ou l'on vit seul, sans personne avec qui véritablement parler et tellement triste (P.P).

 

« Je t'ai dit qu'il fallait des objets reliés », lance Saint-Exupéry ... 

 

Liens dans le temps …

 

Reliés avec le passé ... Liens, par-là, avec ce que Saint-Exupéry nomme Dieu, Rose, Renard, Petit Prince, c'est-à-dire lien avec un état édénique que l'on a connu imagé par des êtres, des choses, des mots imagerie, symboles, concepts, qui rappellent, comme le blé qui est doré fera "souvenir (...) des cheveux couleur d'or du Petit Prince et (Ce sera merveilleux) de lui, par conséquent, de son amitié ...

 

L'existence est ainsi ritualisée ... Et Saint-Exupéry est formel :

 

« Il faut des rites. (...) un rite c'est quelque chose de trop oublié ». (P.P)

 

C'est un cérémonial à la façon d'un conte de fées pour ceux qui comprennent la vie, ou, comme tous les livres de l'enfance, (...) notant tout le long les prières, les concepts charriés par cette imagerie réitération de légendes au sens étymologique de liens, une ligne de force qui charrie partout et toujours des vérités symboliques, des concepts strictement religieux (étymologiquement encore : qui relient), l'amour, les trésors invisibles, le sacrifice, l'universel.

 

Nous trouvons ainsi : le Puits du Village, le Désert, le Serpent, le Baobab, la Rose, le Volcan, le Petit Prince, l'Avion, les Etoiles, la Maison, l'Eau, dans le petit prince et, ailleurs, la Sentinelle, la Jeune Femme criminelle, le Père, les Courtisanes, la Panne, le Berger, le Forgeron ...

 

Tous sont, dans le cheminement initiatique, souvenirs d'étapes et d'efforts et de sacrifices, objets qui rayonnent, comme le puits dans le désert d'une invisible (...) beauté, de cet essentiel (...) invisible pour les yeux mais qui touche le cœur, embellit, chante, révèle en fin de compte le nœud entre les choses.

 

Il y a en effet, conclut Saint-Exupéry :

 

« Ta présence au travers qui me permet d'y déchiffrer une construction future, car les objets sont vides et morts s'ils ne sont point d'un royaume spirituel ».

 

Ainsi, on l'aura compris par ces exemples, les rites sont dans le temps ce que la demeure est dans l'espace : des images éternelles qui, comme des fils invisibles, me relient éternellement à ma vérité (qui) se creuse comme un puits, à ce qui rassemble, à la semence qui fait espérer les moissons et se réjouir de la croissance des moissons, aux assises de la citadelle, à cette Terre que la corde du puits accouche et qui redonne le goût des victoires ...

 

On demeure ainsi, par ces vecteurs, ces lignes de force entre la réalité profonde originelle et le présent, dans l'intimité et la plénitude, chez soi, dans la sérénité, dans la conscience cependant de la nécessité de maintenir et cette connaissance, et le processus de création pour les générations futures. Oui, tout s'ouvre sur plus vaste que soi : la manivelle rouillée est cantique, un puits porte loin ... comme l'amour (Terre des Hommes), et tout objet ainsi resacralisé, relié par cette conscience des Rites fera le même.

 

Saint-Exupéry nous propose donc de percevoir d'une part Le lien entre le passé et le présent pour le futur :

 

« Seuls vivent ceux qui n'ont point trouvé leur paix dans les provisions qu'ils avaient faites » ;

 

« Sauver l'invisible nœud qui lie les choses et les change en domaine, en empire, en visage reconnaissable et familier ».

 

D'autre part, Le lien entre le passé et l’éternité

 

« Voici que je puis te dire, la fontaine de ton village et ainsi t'éveiller le cœur et peu à peu t'enseigner cette marche vers Dieu » ...

 

Liens humains

 

Mais ce sont là, bien entendu, des liens ainsi et aussi entre les hommes : liens entre le Pilote et le Petit Prince, entre le Petit Prince et le serpent ou le Renard (très humanisés), entre Saint-Exupéry et ses lecteurs à qui il s'adresse personnellement, les priant de lui écrire ...

 

C'est ce qu'il veut établir car si les hommes ne savent plus ce qu'ils cherchent, lui, Saint-Exupéry, sait que ce qu'ils cherchent pourrait se trouver dans un peu d'eau ou dans une rose : soyez mes amis, crie le Petit Prince. Créez des liens conseille le Renard, car il n'existe point de marchands d'amis, les hommes n'ont plus d'amis (P.P). Il faut donc apprendre à apprivoiser : cela signifie créer des liens ... Mais cela peut-il se faire avec des gens sérieux qui ne parlent que de bridge, de golfe, de politique et de cravates ?

 

Non, il faut organiser, opposer son arbitraire à cet effritement des choses et n'écouter point ceux qui parlent des pentes naturelles : je les sollicite de m'aider, conclut Saint-Exupéry, comme le renard avait prié le Petit Prince de suivre le rituel de l'approche, des horaires ...

 

Seuls sont frères les hommes qui collaborent, explique Saint-Exupéry ; aussi va-t-il inventer un empire ou tout soit fervent, sous tendu par les forces vives des êtres humains qui doivent s'en ressentir dominés.

 

Il les invite à la soumission, ainsi, à leurs intimes moteurs ; Non à la passivité, les sédentaires de cœur (...) qui n'échangent rien ne deviennent rien, affirme-t-il, tout comme Nietzsche (tout n'est que passages que Dieu emprunte) ou Teilhard de Chardin, un de ses auteurs favoris (arrière les immobilistes. La vie n'est que perpétuelle découverte) ...

 

Éternel message des enseignements initiatiques : Yin et Yang de l'androgynat, Détachement et extinction de l'extinction : Il faut se soumettre pour survivre ; mais il faut lutter pour continuer de vivre.

 

Nous le constatons, si nous résumons ainsi son œuvre par cette phrase synthétique, Saint-Exupéry prône en fait le seul : Lien avec soi

 

Lien avec ses racines, car l'être vaut, dans le désert, ce que valent (ses) divinités.

 

Lien avec son monde extérieur auquel il confie des images utiles (s'ils voyagent un jour ca pourra leur servir) (P.P) des mots d'ordre urgents pour avertir ses amis d'un danger qu'ils frôlaient depuis longtemps sans le connaître, des conseils (Ne vous pressez pas, attendez un peu sous l'étoile), de justes catalyseurs (ma maison cachait un secret au fond de son cœur) (P.P).Voilà bien une nourriture vitale sous forme d'aliments des sens physiques, émotionnels et mental pour qu'elle se fasse aliment pour le cœur (P.P).

 

Lien avec le monde intérieur, avec ce cœur pour qui l'eau trouvée dans le désert, la Source de la Vie, est bonne ; avec ce cœur pour qui cette eau-là doit être cherchée (P.P), cette eau merveilleuse, cette bonne eau de Byron, transfigurée par le don (la différence réside dans le don (...) acte de baigner de son amour) : dans le lien d'amour au-delà des formes, cet amour exprimé, seulement là ... Car quel serait ton bonheur si tu n’avais pas ceux que tu éclaires ? questionne Nietzsche ; l'essentiel du cierge n'est point la cire qui laisse des traces mais la lumière explique Saint-Exupéry.

 

Lien avec l’essentiel

 

Quiconque demeure logique tue en lui la vie ... Et c'est pourquoi Saint-Exupéry nous avertit que ce lien d'Amour est mystérieux : il relie à l'unité ontologique de tout, dans la source initiale où l'Initiation est censée faire pénétrer; il est ligne de force entre l'homme et le terre-Mère (Celui qui épouse le puits épouse la terre), entre la terre et dieu (la marche vers Dieu), Dieu étant dit également Citadelle, Épanouissement, Mystérieux Rayonnement, le nœud divin qui noue les choses, le Centre des liens avec le monde : je te conduirais à l'épanouissement de toi-même à la drôle de petite voix qui réveille et qui sait (P.P) écrit l'auteur ...

 

Évidemment ce nœud octroie la toute conscience et la toute connaissance : Comment le Petit Prince connaîtrait-il autrement l'existence des moutons, absents de sa planète ? Comment devinerait-il que la panne est réparée (Comment sais-tu ? questionne le pilote) ou que l'heure de quitter la terre est arrivée ? (P.P).

 

On ne voit bien qu'avec les yeux du cœur : mais ce Cœur, Saint-Exupéry ne cesse de la rappeler, n'est pas le cœur des désirs.

 

En cette source même la faim et la soif n'existent pas : le Pilote le remarque bien au sujet du Petit prince qui, de plus, ne mesure pas le danger et ne craint pas la mort.

 

Ainsi tout le cheminement de l'existence, consciemment vécu, donc en état de bonheur (démarche d'obtenir) se perçoit comme une remontée par des filières, des lignes de force, des images, des symboles, des héros reliés entre eux par des mythes, des légendes, vers l'ouverture sur plus vaste que soi, sur la délivrance qui permet la seule vraie création.

 

Ces lignes, ces fils lumineux, ces émanations Don Juan les a évoqués pour Castaneda au cours du cheminement initiatique de ce dernier ; n'est-ce pas une image similaire que le Christ, à ce que rapportent les Évangiles, utilise pour envoyer ses disciples pêcher les âmes ?

 

Les Noces Chymiques de Christian Rosencreutz ne parlent-elles pas de même d'une pêche à l'homme au moyen d'une corde lancée du sommet de la grotte ou il attend ?

 

Saint-Exupéry, en révélant aussi vigoureusement leur présence, réveille et révèle leur souvenir dans la pensée du lecteur, leur présence au cœur des choses les plus anodines ou dégénérées. En leur exposant les lignes de force dont sont issues les pierres avec lesquelles ils bâtissent la haine, peut-être s'en serviront-ils pour bâtir l'amour, pour suivre les souhaits réels, les pulsions non égocentriques et non les impulsions individuelles ; au-delà, donc, des biens en grand nombre (où) il est offert aux hommes plus de chances de se tromper sur la nature de leurs joies ?

 

Car il ne s'agit point de nous ; nous sommes ensemble passage pour Dieu qui emprunte un instant notre génération et l'use ...

 

Ils atteindront alors à la perfection de l'état de l'homme, à cette créativité de la Nature naturante en eux ; de même, le cèdre se nourrit de la boue du sol, mais la change en épais feuillage qui se nourrit, lui de soleil.

 

Ainsi replacé en sa juste filière originelle, l'orgueil (des hommes) devient tour et temple et rempart de la citadelle ; leur cruauté devient grandeur et rigueur dans sa discipline. Et voilà qu'ils servent une ville née d'eux-mêmes et contre laquelle ils se sont échangés dans leur cœur.

 

La Voie initiatique, c'est donc faire germer et croître l'être humain, mais lui accorder, de plus, la conscience de son action : telle est la plénitude à laquelle l'homme peut atteindre si un maître du désert peut le nouer à ces lignes de vie, l'apprivoiser, le faire collaborer (tous à travers tous et à travers chacun à l'œuvre et le rendre responsable d'un empire qui n'est pas des choses mais du sens des choses.

 

L'appel de ce maître : 

 

« Je suis la clé de voûte d'un certain goût des choses et je te noue. Et s'en est fini de ta solitude ».

 

C'en est fini alors du Mozart assassiné, de la belle promesse de la vie en l'homme marquée par la machine à emboutir de la civilisation ... C'en est fini alors des fourmis pour la vie de la fourmilière, des feux sans emploi ni règle (toujours prêts à éclater comme des volcans longtemps réprimés).

 

Bien ramonés de leurs connaissances mortes, de leur ironie de cancre, de leurs liens avec les biens matériels, de leur mensonge et délation, de leur racornissement hors échange, les êtres humains brûlent doucement et régulièrement, sans éruptions ... Grand miracle de la mue et du changement de soi-même. (P.P.)

 

Ultime épreuve du Cheminement initiatique, si l'expression soi-même est justement comprise, non comme entité profonde mais comme entité globale. Ultime épreuve à laquelle Saint-Exupéry nous convie par chacune de ses lignes dont nous avons tenté de dégager, en quelques lignes, les grandes lignes. De là, tout commence alors de la vraie Vie où tous les pas ont un sens et qui se synthétise ainsi : je protège celui qui de son aïeul le chanteur hérite le poème anonyme et, le redisant à son tour, y ajoute son suc, son usure, sa marque. Car je suis d'abord celui qui habite (...) et les sollicite (tous ses semblables) de m'aider ... 

 

Liens universels

 

Cheminement initiatique, pour Saint-Exupéry comme pour son lecteur, à travers les lignes qui sous-tendent et rassemblent les images-clefs de tout quotidien ; lignes de parcours aérien pour lui comme pour le lecteur, seulement en densités différentes pour l'un et pour l'autre, suivant le degré d'incarnation ou de simple constat intellectuel de chacun ... Voie opérative ou spéculative de l'Alchimie ... Préhension ou compréhension pour la future conjonction des deux ; respectivement volatilisation du fixe (solve) ou fixation du volatil (coagula) ... Réseau de lignes d'aviation ou immense réseau international de tous les passionnés, de tous ceux qui offrent à leurs amis leur livre de chevet, ce "Petit Prince" l'un des ouvrages les plus traduits au monde ...

 

Lignes de conduite

 

Nous le percevons bien : toute l'œuvre de Saint-Exupéry est ésotérique, c'est-à-dire qu'elle contient non un enseignement caché mais l'Enseignement de ce qui est caché sous les formes de la nature. Enseignement, donc, initiatique, c'est-à-dire aidant à la découverte, sous ces formes, de l'essentiel invisible pour les yeux, de l'importance des choses au-delà de leurs beautés vides, ce que les aveugles, les sans-cœur nient, ne l'ayant point perçu et qui, par conséquent, n'est pas un enseignement généralisé ...

 

C'est pourquoi tu ne sauras point, si nul ne descend vers toi de sa montagne et ne t'éclaire, quelle route à suivre te sauvera. De même que tu ne croiras point aussi savamment que l'on te raisonne, quel homme naîtra de toi ou s'y éveillera puisqu'il n'y est point encore. C'est pourquoi ma contrainte est puissance de l'arbre et par elle, libération de la rocaille ...

 

En cette fin de XXe siècle, beaucoup préfèrent suivre la pente de leurs désirs personnels, refusant le chef, le maître, le responsable : et cela se comprend …

 

Les jeunes, notamment éprouvent une immense soif de liberté individuelle, traumatisés, castrés, ou voyant les autres l'être, par de fausses structures dont faible et pitoyable est la joie que l'on tire, par la machine à emboutir ...

 

Observons : à ceux qui posent des questions sur les énigmes, la réponse des marchands de pilules perfectionnées, des gens sérieux, des gens qui se disent qualifiés, n'est jamais : 

 

« Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé » ;

 

« On ne voit bien qu'avec le cœur » ;

 

« Les enfants seuls savent ce qu'ils cherchent » ;

 

(P.P)

 

Non, avec opportunisme, créateurs de faux litiges, de clans, de sectes, de partis, et de factions, comme des chiens qui tournent autour de l'auge qu'ils convoitent, car n'ayant point encore compris, ils s'indignent ; et ils exposent leurs mauvaises raisons, les matériaux de leur vaine justice.

 

Ne sont-ils pas, eux, soumis aux illusions de leur langage, inconscients du seul patrimoine à sauver, agglutinés qu'ils sont aux temples auxquels ils tiennent ?

 

Ils condamnent alors l'attitude élitiste, voire la mégalomanie de celui qui a des réponses simples à tout. D'autres que Saint-Exupéry avaient déjà transmis de telles réponses ; d'autres de ces porteurs de lumière, de solutions aux questions humaines vitales ; il fut suivi également d'autres personnages à fonction d'ami-qui-prend-par-la-main, car le véritable enseignement n'est point de te parler mais de te conduire. (P.P)

 

Certains les nommeraient sans nul doute aujourd'hui, avec dédain, des gourous, si un phénomène de mode ou de conscience faisait redécouvrir en grand les Gide, les Rimbaud, Georges Sand, etc. qui avaient tenté de véhiculer certaines vérités de base ... Et les calomnieraient, leur lançant des traits, des flèches-lignes de tir en contre-offensive de ceux à qui leurs lignes de conduite ou leurs lignes inspirées déplaisaient.

 

Les calomnies dont il est l'objet ... Ses ennemis ... notent les éditeurs de Citadelle : ce sont d'autres lignes de force, celles de celui qui cherche à connaître ...

 

Celles de Saint-Exupéry sont celles de celui qui sait que l'esprit seul gouverne les hommes et qu'il les gouverne absolument et voit l'arrangement.

 

Lui, il demeure serein, éternel, rappelant éternellement :

 

« Je t'ai dit qu'il fallait des objets reliés (…), pour te faire communiquer avec des trésors de plus en plus vastes ».

 

Les autres s'écorchent aux ronces (…), luttent contre le fouet des rafales ; leur liberté, c'est la liberté de n'être point ; On n'est plus que partage de provisions dans une réalité haineuse, "dans la hargne de son voisin, la jalousie de son égal, l'égalité avec la brute.

 

Non, crie Saint-Exupéry à longueur de page, à toutes les lignes :

 

« J'espère, moi, que l'on me donne le meilleur. Car, alors seulement, vous voilà grands ». Que l'on crée le meilleur : « Il s'agit de la soumission, non de chacun à tous mais de chacun à l'œuvre et chacun force les autres de grandir ».

 

Pas pour paraître, pas pour gagner de l'argent, de la considération, du pouvoir ; pas pour être mieux dans sa société fourmilière. Non, pour la seule plénitude, la seule force manifestée pour inventer un empire où tout simplement tout soit fervent, où tout soit lié par le nœud divin qui noue les choses : Au-delà du psychologique, du personnel, de la personnalité, de l'humain. 

 

La perfection tout simplement

 

Et la perfection, c'est l'échange en Dieu ... Et c'est l'initiation au sens véritable du mot et du concept.

 

 

Blanche-Neige

 

Certains parmi vous seront sans doute surpris d’apprendre que Blanche-Neige est un récit initiatique ...

 

Du reste, il y a dans l’œuvre de René Guénon des affirmations surprenantes concernant les contes dont celui-ci, il les cite souvent en exemple et nous savons qu’il ne fait en cela que transmettre la connaissance traditionnelle ...

 

Selon lui, le monde actuel est très différent de ce qu’était le monde du passé. Les mentalités auraient changé d’une manière radicale depuis l’antiquité, et même depuis le moyen âge. En même temps, notre environnement aurait subi une métamorphose, il se serait solidifié, matérialisé. Sans cette double mutation, le monde moderne, matérialiste, scientifique, rationaliste n’aurait pu voir le jour et se développer.

 

Dans le domaine de la littérature, une chose nous frappe, les grandes œuvres des siècles passés furent des œuvres initiatiques, ou tout au moins pétries de spiritualité. Ainsi en est-il de l’odyssée d’Homère, de l’Énéide.

 

Le Don Quichotte de la Manche de Cervantès est une œuvre initiatique, de même que la divine comédie de Dante. Et, n’oublions pas l’œuvre monumentale de notre sublime Rabelais. Il semble qu’avant Descartes et Voltaire, il était inconcevable de produire une grande œuvre littéraire qui ne soit pas initiatique.

 

Victor Hugo et Shakespeare nous délivrent des bribes de spiritualité au détour de certaines pages, mais ce ne sont pas à proprement parler des œuvres initiatiques. Car, il fut un temps où la foi et la métaphysique étaient le ferment de toute intelligence, où les élites, étaient pétries de spiritualité, immergées dans la contemplation.

 

On a accusé ces siècles d’obscurantisme et de superstition, pourtant, on a pu construire les cathédrales et développer les ordres monastiques. On a également jeté des bases solides de la voie initiatique, par les ordres chevaleresques et les confréries de bâtisseurs. En ces temps d’intense vie intellectuelle, les géants de la littérature mondiale témoignent d’une sensibilité autre que celle qui s’est emparée de l’occident et qui triomphe encore en ce début de millénaire.

 

Mais en même temps que ces géants, il y avait le peuple, et lui aussi avait une vision différente de la nôtre. La foi la plus profonde habitait les plus humbles, malgré une existence rude et laborieuse. Les classes défavorisées possédaient une authentique culture, plus riche que celle de nos classes populaires actuelles. Il n’est que voir l’extraordinaire témoignage de ce que l’on nomme les contes populaires. Ils nous viennent du fond des âges, nul n’en connaît l’origine. Perrault et Grimm n’ont fait que les répertorier, et transcrire ce qui était raconté dans les veillées des chaumières paysannes. Leur sens initiatique le plus profond s’impose d’une manière évidente.

 

Prenons le cas de La Belle au Bois Dormant. Elle dort cent ans, nombre symbolique, puis par un baiser, est réveillée par le prince charmant. Ali Baba, ce conte des mille et une nuits de l’orient, découvre la caverne magique. Il prononce la formule : Sésame, ouvre-toi. La graine de sésame, est de la même famille que le grain de sénevé de la parabole du Christ. C’est la plus petite de toutes les graines, mais elle est le germe (le germe initiatique, bien sûr) qui permet l’accès à la caverne. C’est un trésor de pierres précieuses, qu’il découvre alors, voilà qui évoque la Jérusalem finale, qui elle aussi sera sertie de pierres précieuses. En attendant, il doit se protéger du retour des quarante voleurs (nombre symbolique d’épreuves et de dangers), qui ne manqueraient pas de le tuer.

 

Revenons à Blanche-Neige, songez à tous les symboles contenus dans ce récit ...

 

Le nombre sept avec les sept nains, le miroir magique et la méchante reine, le cercueil de diamant, la petite maison dans la forêt, les deux moitiés de la pomme, le prince charmant qui réveille Blanche-Neige en lui donnant le baiser initiatique ...

 

Enfin, le nom même de Blanche-Neige qui symbolise l’âme humaine, sa pureté originelle qu’il s’agit de retrouver. Je suis sûr que certains d’entre vous commencent à comprendre où je veux en venir …

Commençons par le début. Blanche-Neige est la fille du roi. Sa mère meurt, et le père épouse une femme très belle et très méchante qui est jalouse de la petite fille.

 

La mort de la mère est la perte de l’état originel paradisiaque. Le père représente Dieu, le principe créateur. Quant à la vilaine reine, elle est l’image du nouvel état d’existence, héritage de la chute, et mû par des forces obscures et négatives.

 

Vous remarquerez que contrairement à la vison religieuse et exotérique, il n’est pas question ici de faute ou de péché, il n’y a aucune tendance moralisatrice. La mort de la mère est vécue comme étant une fatalité que Blanche-Neige subit, un processus inéluctable d’éloignement par rapport au principe, de chute indispensable afin que la création ait lieu. C’est le signe d’une vision ésotérique, en rupture par rapport à ce qui était enseigné par les prêtres catholiques.

 

Ensuite, la vilaine reine qui est en même temps sorcière, consulte son miroir magique, lequel lui confirme qu’elle est la plus belle femme du royaume. Nous avons ici le symbole du miroir, qui nous montre deux réalités, la terrestre et la céleste. Il est également la représentation de la dualité qui anime notre monde. Toute image se reflète fidèlement dans un miroir, en vertu de l’adage hermétique : ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. Mais c’est une image inversée, la droite devient la gauche. Nous avons ici une vérité métaphysique de première importance, celle qui est rapportée par plusieurs passages évangéliques qui insistent sur l’inversion des valeurs des choses terrestres par rapport à celles du monde spirituel.

  • Les premiers seront les derniers ;
  • Ce qui est élevé sera abaissé, ce qui est abaissé sera élevé ;
  • Le plus petit parmi vous sera le plus grand dans les cieux ;
  • Ce qui est sagesse en ce monde est folie devant Dieu ;

La vilaine reine est non seulement orgueilleuse, car elle veut rester la plus belle, mais elle montre à travers son miroir, qu’elle conçoit un monde qui est celui de l’illusion et du mensonge, celui du mal.

L’obsession de la reine rappelle la tradition biblique selon laquelle Lucifer avant sa chute fut le plus beau de tous les anges.

 

Blanche-Neige grandit, et finit par devenir une belle jeune fille. Sa beauté est différente, plus réelle car elle reflète la beauté de son âme. Le miroir apprend à la reine qu’elle a perdu la primauté qui était la sienne, et que Blanche-Neige est désormais la plus belle femme du royaume. Folle de rage, elle décide la mort de la jeune fille et donne l’ordre à l’un de ses serviteurs de l’emmener dans la forêt afin d’accomplir cette basse besogne. Elle lui dit de ramer comme preuve le cœur de Blanche-Neige. Le serviteur obéit, mais au moment d’accomplir son crime, il n’en a pas le courage. Il dit à Blanche-Neige de s’enfuir et de ne plus jamais revenir au château. Il tue une biche et ramène son, cœur à la place de celui de la princesse.

 

Il y a substitution d’une mort par celle d’une autre victime innocente. Cela rappelle le massacre des innocents, et celui des enfants israélites, alors que Moïse est sauvé des eaux. C’est tout le symbolisme chrétien qui est évoqué ici, le messie donnant sa vie afin de sauver tous les hommes. Et le cœur de la biche évoque le sacré cœur.

 

Mais pourquoi une biche ? La tradition nous montre la biche comme étant un animal noble, représentant à la fois la féminité et la sagesse. Héraclès poursuit la biche aux cornes d’or et aux pieds d’airain jusqu’au pays des hyperboréens, les sages des origines qui lui transmettent la connaissance.

 

Blanche-Neige s’enfonce dans la forêt ...

 

Penchons-nous sur le symbolisme de la forêt. De tous temps elle fut un sanctuaire. Les sages de l’Inde, les sannyasins se retirent dans la forêt lorsqu’ils quittent le monde afin d’accomplir leur quête initiatique. Les druides se réunissaient dans la forêt des carnutes. Il y eut celle sacrée de Brocéliande, servant de décor à nos légendes celtiques. Blanche-Neige s’enfonce dans les profondeurs à la fois pures et obscures de la forêt. Elle est comme tous les initiés de tous les temps qui dans le silence et la paix, recherchent la lumière dans leur être le plus secret.

 

Blanche-Neige finit par trouver la maison des sept nains. Elle entre et se couche dans un des lits afin de se reposer après les épreuves qu’elle vient de subir. Les sept nains l’adoptent et acceptent de la cacher. Elle leur prépare à manger pendant qu’ils partent travailler dans une mine de diamants. On ne peut qu’admirer l’association des nains, de la forêt et des diamants. Comment pourrait-on mieux exprimer la quête intérieure de l’initié ?

 

Les nains représentent les forces profondes qui sont en nous. Au nombre des sept, comme les sept planètes, les sept jours de la création, les sept cieux et les sept péchés capitaux … Les sept chakras. Ils sont le matériau dont est fait l’initié (la pierre brute), les sept aspects de son être le plus profond, qu’il doit travailler et transfigurer, afin d’atteindre la pureté du diamant.

 

La période durant laquelle Blanche-Neige habite avec les nains représente le travail intérieur. Celui qui, s’étant retiré du monde, en s’enfonçant dans le sanctuaire de la forêt, accomplit le grand œuvre de sa mutation vers l’état suprême. La petite maison devient le refuge, le temple maçonnique. Les sept nains sont également, car nous savons que les symboles sont multiples, les sept maîtres qui rendent la loge juste et parfaite.

 

Mais les forces adverses interviennent. La vilaine reine apprend par son miroir magique que Blanche-Neige est toujours vivante, et qu’elle habite chez les sept nains. Furieuse, elle se déguise en vieille sorcière et s’en va proposer à la jeune fille une pomme mûre et appétissante à souhait. Comme les nains lui ont recommandé de n’ouvrir à personne en leur absence, car les portes du temple sont interdites aux profanes, elle refuse de la voir. Mais la reine lui propose de manger avec elle une moitié de la pomme. Elle coupe le fruit avec un couteau dont une moitié de la lame contient du poison. Elle propose la mauvaise moitié à Blanche-Neige, qui cède à la tentation de gourmandise, et tombe aussitôt comme morte. Blanche-Neige a désobéi et reçoit l’inévitable châtiment, car lorsque l’on ouvre la porte du temple au monde profane, qui est toujours empreint de forces hostiles, il faut s’attendre à de graves conséquences.

 

Arrêtons-nous sur le symbolisme universel de la pomme. Elle est le fruit défendu qu’Adam et Ève convoitent. Elle est le fruit de la connaissance, telles les pommes d’or du jardin des hespéridés, qu’Héraclès recherche jusqu’aux confins de la terre. Vous remarquerez que lorsque l’on coupe une pomme en deux, une étoile à cinq branches apparaît en son sein. Le Pentacle des Wiccan. Mais nous ne pouvons en dire plus du fait que nous sommes au premier degré. La sphéricité du fruit évoque celle du monde terrestre, et le nombre cinq est celui du monde humain et matériel.

 

Permettez-moi un audacieux rapprochement entre le couteau qui coupe la pomme, et l’épée du vénérable qui tue le profane, et consacre la naissance d’un nouvel initié. Remarquez bien que ce n’est pas la pomme qui est empoisonnée, mais une des faces de la lame. Nous retrouvons ici le double symbolisme à la fois bénéfique et maléfique des métaux, qui furent bannis de toute construction sacrée dans les temps antiques.

 

L’évanouissement de Blanche-Neige préfigure la mort initiatique, qui doit être suivie d’une renaissance.

 

À leur retour, les nains sont désespérés de trouver le corps inanimé de Blanche-Neige. Ils la pleurent amèrement et la placent dans un cercueil de diamant.

 

Puis vint à passer un prince qui voyant le corps de Blanche-Neige, s’écrie :

 

« Qui est cette princesse si belle, je la porte en moi depuis toujours, je la cherchais en vain, et voilà qu’elle m’apparaît morte au moment où je la trouve ».

 

Il se penche vers elle et lui donne un baiser. Aussitôt, Blanche-Neige ouvre les yeux, se lève et crache le morceau empoisonné de la pomme qui était resté dans sa gorge. Elle revient à la vie et sort de son cercueil. Le prince l’emmène, l’épouse, et tous deux furent heureux et eurent beaucoup d’enfants … Comme de bien entendu.

 

Le prince charmant représente l’influence spirituelle qui est en attente pour le futur initié. Il connaissait Blanche-Neige mais la cherchait depuis toujours. On ne peut mieux exprimer la quête du graal, celle qui nous fait rechercher un état que nous croyons perdu mais qui est notre nature véritable. L’union suprême qui est réalisée par l’initiation, le baiser du prince, est celle de Purusha et Prakriti, de l’essence et de la substance, du yang et du yin, du soleil et de lune, dont la figuration à l’Orient de la loge, témoigne de l’importance décisive dans la réalisation. La forme rectangulaire du cercueil de diamant est l’image de la Jérusalem finale.

 

Vous voyez combien ce conte est merveilleux et recèle des énigmes qui ne demandent qu’à être enfin percées, des secrets qui ne demandent qu’à être enfin dévoilés, une sagesse subtilement enseignée à travers une allégorie. Pour cette raison et bien d’autres Blanche-Neige est un conte magique.

 

Le génie menteur ou les 7 Miroirs de l'Âme

 

Il y avait une fois un jeune prince qui trouvait les gens autour de lui méchants et égoïstes. Il en parla un jour à son précepteur qui était un homme sage et avisé et qui confia une bague au prince.

« Cette bague est magique. Si tu la tournes trois fois sur elle-même, un génie t’apparaîtra. Toi seul le verras. Chaque fois que tu seras insatisfait des gens, appelle-le. Il te conseillera. Mais fais attention : ce génie ne dit la vérité que si on ne le croit pas. Il cherchera sans cesse à te tromper ».

 

Un jour, le prince entra dans une violente colère contre un dignitaire de la cour qui avait agi contre ses intérêts. Il fit tourner trois fois la bague.

 

Aussitôt, le génie apparut : 

 

« Donne-moi ton avis sur les agissements de cet homme », dit le prince. 

 

« S’il a fait quelque chose contre toi, il est indigne de te servir. Tu dois l’écarter ou le soumettre ». À ce moment, le prince se souvint des paroles étranges de son précepteur. 

 

« Je doute que tu me dises la vérité », dit le prince. 

 

« Tu as raison », dit le génie, « je cherchais à te tromper. Tu peux bien sûr asservir cet homme, mais tu peux aussi profiter de ce désaccord pour apprendre à négocier, à traiter avec lui et trouver des solutions qui vous satisfassent tous deux ».

 

Parcourant un jour la ville avec quelques compagnons, le prince vit une immense foule entourer un prédicateur populaire. Il écouta un instant le prêche de cet homme et fut profondément choqué par des paroles qui contrastaient violemment avec ses propres convictions. Il appela le génie.

 

« Que dois-je faire ? ».

 

« Fais-le taire ou rends-le inoffensif », dit le génie. « Cet homme défend des idées subversives. Il est dangereux pour toi et pour tes sujets ». Cela me paraît juste, pensa le prince. Mais il mit néanmoins en doute ce que le génie avait dit.

 

« Tu as raison », dit le génie, « je mentais. Tu peux neutraliser cet homme. Mais tu peux aussi examiner ses croyances, remettre en cause tes propres certitudes et t’enrichir de vos différences ».

Pour l’anniversaire du prince, le roi fit donner un grand bal où furent conviés rois, reines, princes et princesses. Le prince s’éprit d’une belle princesse qu’il ne quitta plus des yeux et qu’il invita maintes fois à danser sans jamais oser lui déclarer sa flamme. Un autre prince invita à son tour la princesse. Notre prince sentit monter en lui une jalousie profonde. Il appela alors son génie.

 

« Que dois-je faire, selon toi ? ».

 

« C’est une crapule », répondit le génie. « Il veut te la prendre. Provoque-le en duel et tue-le ». Sachant que son génie le trompait toujours, le prince ne le crut pas.

 

« Tu as raison », dit le génie, « je cherchais à te tromper. Ce n’est pas cet homme que tu ne supportes pas, ce sont les démons de tes propres peurs qui se sont éveillés quand tu as vu ce prince danser avec la princesse. Tu as peur d’être délaissé, abandonné, rejeté. Tu as peur de ne pas être à la hauteur. Ce qui se réveille en toi dans ces moments pénibles te révèle quelque chose sur toi-même ».

 

À l’occasion de la réunion du grand conseil du royaume, un jeune noble téméraire critiqua à plusieurs reprises le prince et lui reprocha sa façon de gérer certaines affaires du royaume. Le prince resta cloué sur place face à de telles attaques et ne sut que répondre. L’autre continua de plus belle et à nouveau le prince se tut, la rage au cœur. Il fit venir le génie et l’interrogea.

 

« Ôte-lui ses titres de noblesse et dépouille-le de ses terres », répondit le génie. « Cet homme cherche à te rabaisser devant les conseillers royaux ».

 

« Tu as raison », dit le prince. Mais il se ravisa et se souvint que le génie mentait.

 

« Dis-moi la vérité », continua le prince.

 

« Je vais te la dire », rétorqua le génie. « Même si cela ne te plaît pas. Ce ne sont pas les attaques de cet homme qui t’ont déplu, mais l’impuissance dans laquelle tu t’es retrouvé et ton incapacité à te défendre ».

 

Un jour, dans une auberge, le prince vit un homme se mettre dans une colère terrible et briser tables et chaises. Il voulut punir cet homme. Mais il demanda d’abord conseil au génie.

 

« Punis-le », dit le génie. « Cet homme est violent et dangereux ».

 

« Tu me trompes encore », dit le prince.

 

« C’est vrai, il a mal agi. Mais si tu ne supportes pas sa colère, c’est avant tout parce que tu es toi-même colérique et que tu n’aimes pas te mettre dans cet état. Cet homme est ton miroir ».

 

Une autre fois, le prince vit un marchand qui voulait fouetter un jeune garçon qui lui avait volé un fruit. Le prince avait vu filer le vrai voleur. Il arracha le fouet des mains du marchand et était sur le point de le battre lorsqu’il se ravisa.

 

« Que m’arrive-t-il ? », dit-il au génie. « Pourquoi cette scène m’a-t-elle mis dans cet état ? ».

 

« Cet homme mérite le fouet pour ce qu’il a fait », répondit le génie.

 

« Me dis-tu la vérité ? ».

 

« Non », dit le génie. « Tu as réagi si fortement parce que l’injustice subie par ce garçon t’a rappelé une injustice semblable subie autrefois. Cela a réveillé en toi une vieille blessure ».

 

Alors le prince réfléchit à tout ce que le génie lui avait dit.

 

« Si j’ai bien compris », dit-il au génie :

 

« Personne ne peut m’énerver, me blesser ou me déstabiliser ».

 

« Tu as bien compris », dit le génie. « Ce ne sont pas les paroles ou les actes des autres qui te dérangent ou que tu n’aimes pas, mais les vieux démons qui se réveillent en toi à cette occasion : tes peurs, tes souffrances, tes failles, tes frustrations. Si tu jettes une mèche allumée dans une jarre d’huile, celle-ci s’enflammera. Mais si la jarre est vide ou qu’elle contient de l’eau, la mèche s’éteindra d’elle-même. Ton agacement face aux autres est comme un feu qui s’allume en toi et qui peut te brûler, te consumer, te détruire. Mais il peut aussi t’illuminer, te forger, te façonner et faire de l’autre un allié sur le chemin de ta transformation. Toute rencontre difficile devient alors une confrontation avec toi-même, une épreuve, une initiation ».

 

« J’ai besoin de savoir encore une chose », dit le prince. « Qui es-tu ? ».

 

« Je suis, moi aussi, ton reflet dans le miroir » ...