Anubis & ses fonctions funéraires

Réalisation Omelle

Momification

 

Dès les Textes des pyramides, les plus anciens écrits religieux de l'Égypte, le dieu Anubis participe aux rites sacrés destinés à éviter le pourrissement des cadavres. Les techniques de conservation des corps morts ont connu de lentes améliorations au cours des époques, pour aboutir à un haut degré de perfection durant le Nouvel Empire. Le personnel chargé de cette besogne est naturellement placé sous la protection d'Anubis. 

 

Le processus de la momification est symbolisé par le fétiche imy-out, tandis que celui de la purification l'est par la déesse Qébéhout, la fille d'Anubis.

 

MASQUE A L'EFFIGIE D'ANUBIS

 

Les textes de la littérature funéraire fourmillent de mentions et d'allusions à Anubis et certains passages décrivent volontiers ses activités d'embaumeur ou de chef embaumeur dans le ta-djeser, le Pays sacré, c'est-à-dire la nécropole et le seh-netjer, l'atelier d'embaumement. 

 

C'est lui qui replace les viscères dans l'abdomen, place ses mains sur la dépouille, enveloppe, parfume, embaume et redresse le défunt, rend le cœur ou replace la tête sur le reste du corps :

[…] le cœur des habitants de l'horizon est joyeux quand ils te voient dans cette tienne dignité que ton père Geb t'a réservée. Il t'a livré tes ennemis révoltés contre toi dans l'atelier d'embaumement. Anubis a rendu agréable ton cœur devant ta place dans le pavillon divin. Il te donne l'encens en tout temps sans qu'il y ait diminution à la nouvelle lune. Anubis et Geb te sauvent des Accroupis, les agents de mort de la secrète salle d'abattage. Tu es apparu à l'avant de la barque et tu commandes à tribord, sans qu'on ait pouvoir sur ton âme, sans que ton cœur te soit enlevé, […] car tu es le roi, le fils du prince héritier. Aussi longtemps que ton âme existera, ton cœur sera en toi. Anubis se souvient de toi dans Busiris, ton âme jubile dans Abydos et ton corps, qui est dans le plateau désertique, se réjouit, celui qui a été embaumé jubile dans toutes ses places. Ah oui, soit dénombré, soit préservé dans cette momie qui est devant moi ! Anubis est joyeux du travail de ses mains, le chef du pavillon divin est heureux quand il voit ce dieu parfait, maître de ceux qui existent, souverain de ceux qui ne sont plus.

 

EXTRAITS DU CHAPITRE 45 DES TEXTES DES SARCOPHAGES TRADUCTION DE PAUL BARGUET

 

Mystères funéraires

 

En tant que chef des embaumeurs, toutes les activités funéraires du dieu Anubis se résument dans son appellation de hery seshta, traduite en français par Maître des secrets, Supérieur des mystères ou Celui qui préside aux secrets funéraires. L'écriture cryptographique de cette expression est le hiéroglyphe du canidé couché sur un coffre ressemblant à une chapelle. Ce meuble de rangement sert à entreposer les outils et les matériaux nécessaires aux rituels de l'embaumement, une pratique qui doit rester un secret aux oreilles et aux yeux des démons à la solde de Seth, l'assassin du dieu Osiris, mais aussi à tout Égyptien des cercles profanes. Dans la tombe du roi Toutânkhamon, la salle qui contenait les vases canopes était gardée par une représentation d'Anubis, maître des secrets, sous la forme d'un magnifique coffre en bois doré surmonté d'une statue de chacal noir couché. L'intérieur du coffre contenait des amulettes, des objets du culte, des simulacres d'offrandes, des scarabées.

 

ANUBIS SUR SES SECRETS

 

Bien plus que simples thanatopracteurs, les embaumeurs sont des prêtres funéraires chargés d'intégrer les défunts dans le monde divin de l'au-delà en les assimilant à Osiris. Le chef des prêtres funéraires et directeur des rites de l'atelier d'embaumement est le prêtre Anubis, supérieur des mystères. Il porte un masque reproduisant la figure d'Anubis et son rôle est de veiller au bon déroulement de la cérémonie. Sa surveillance est plus particulièrement active lors de l'enveloppement de la tête du défunt.

 

L'exécutant principal est le Chancelier divin. À l'origine, il est le principal prêtre d'Osiris dans la ville sainte d'Abydos, où il joue le rôle d'Horus, fils d'Osiris et d'Isis. Dès la VIe dynastie, il devient le chef des praticiens-embaumeurs. Il est secondé par plusieurs autres prêtres-lecteurs, les hery-heb, ceux qui portent la fête, dont le rôle est de lire la liturgie funéraire. Les diverses manipulations du cadavre via les préparateurs des onguents et des bandelettes, laveurs de viscères, porteurs d'eau et de natron, etc sont exécutées par une série d'hommes désignés sous le nom générique de outyou, les poseurs de bandages, le mot out signifiant bandelettes, bandages. Parmi ces artisans funéraires, ceux qui sont les plus élevés en grade officient à côté du Chancelier divin et portent les titres d'Enfants d'Horus et d'Enfants de Khenty-en-Irty.

 

 

Fétiche imy-out

OSIRIS ENTOURE PAR DEUX IMY-OUT

 

Le terme imy-out est connu pour être l'une des principales épithètes d'Anubis. Il s'agit cependant aussi de la désignation d'un objet sacré, la peau d'un animal, canidé ou bovidé, sans tête ni pattes postérieures, probablement une sorte d'outre funéraire attachée à un poteau fiché dans un pot ou dans le sol. Ce fétiche est étroitement associé au dieu Anubis, à toutes les périodes de l'histoire de l'Égypte antique. En tant que désignation du fétiche, le terme imy-out est parfois traduit en français par nébride, en référence à la peau de cerf portée par les adorateurs de Dionysos. 

 

Les plus anciennes attestations de l'imy-out remontent à la période prédynastique, avec des figurations sur des fragments de poteries, sur des sceaux et sur des étiquettes en ivoire, dont un vase découvert à Hiérakonpolis et daté de la période Nagada II, aux environs de – 3 500 à – 3 200.

 

L'imy-out est rarement représenté durant l'Ancien Empire. Il apparaît toutefois sur des stèles frontières datées du règne de Djéser (IIIe dynastie), accompagné de textes faisant référence à Anubis à la tête du pays sacré, les plus anciennes mentions du lien spécifique entre le dieu et le fétiche. Plus tard, l'imy-out figure sur des reliefs sculptés à l'occasion des jubilés Heb Seb des rois Niouserrê et Pépi II, des Ve et VIe dynasties. 

 

Dans les Textes des pyramides, les quatre enfants d'Horus aident le roi Pépi II à monter au ciel auprès d'Atoum, grâce à une échelle dont les barreaux sont renforcés avec des lanières coupées dans le cuir de l'imy-out mis au monde par la vache primordiale Hésat. Un seul exemplaire réel de l'imy-out a été découvert, il mesure 62 cm de haut et conserve encore des restes d'une véritable peau, l'animal est toutefois non identifié. 

 

Cette trouvaille archéologique remonte à la XIIe dynastie et a été exhumée lors des fouilles du temple de la pyramide de Sésostris Ier à Licht. 

 

La chambre funéraire du tombeau de Toutânkhamon (XVIIIe dynastie) contenait, quant à elle, deux répliques en bois doré hautes de 1,67 m et plantées dans de pseudo-vases en albâtre. Le fétiche, perçu comme une poche placentaire, est un puissant symbole de renouveau et de régénération. 

 

Une des anecdotes du Papyrus Jumilhac (XII, 20 - XIII, 14) rapporte que la vache Hésat a fait revivre le faucon Ânti, une forme du dieu Horus, grâce à l'imy-out, en plaçant ses ossements et ses organes à l'intérieur et en ayant aspergé le tout d'une goutte de son lait.

 

Qebehout, l'eau lustrale

 

Durant l'Ancien Empire, la déesse Qébéhout est la seule divinité à être dotée explicitement d'un lien de parenté avec Anubis :

 

Que Néferkarê puisse aller vers le Champ de Vie, vers la demeure de Rê dans le Firmament ! Que Néferkarê trouve, la fille d'Anubis, qui va au-devant de lui avec ses quatre jarres-néméset dont elle rafraîchit le cœur du grand dieu son jour de réveil et dont elle rafraîchira pour Néferkarê son cœur pour la vie !

 

EXTRAIT DES TEXTES DES PYRAMIDES § 1180A-1181A TRADUCTION DE CLAUDE CARRIER

 

Le nom de Qébéhout est déterminé par une serpente et par une aiguière d'où s'écoule de l'eau. Il a été proposé de traduire son nom par Celle qui purifie avec de l'eau fraîche, le mot qébehsignifiant purification et pureté.

 

Dans les pyramides à textes, le mot qébéhou sert à désigner le ciel, ce qui permet de voir en Qébéhout une serpente évoluant dans les eaux célestes.

 

Cette divinité n'a jamais bénéficié d'un lieu de culte attitré et il s'agit bien plus de l'anthropomorphisation d'une fonction rituelle que d'une véritable déesse. Il a aussi été proposé de voir en Qébéhout une manifestation du cobra femelle ouadjet, symbole du Xe nome de Haute-Égypte.

 

Embaumement Préservation des corps

 

MOMIE

 

Dès le début du IIIe millénaire, les Égyptiens se sont attachés à préserver les corps de leurs morts. Les premiers essais ne concernent d'abord que la famille royale. La plus ancienne momie royale à avoir été retrouvée est celle du roi Mérenrê Ier et la méthode employée est très rudimentaire.

 

Les corps sont enveloppés dans des linges gorgés de résine ou de plâtre.

 

Le visage est peint sur la toile pratique situées entre – 2 600 et – 2 100.

 

L'éviscération abdominale commence à être pratiquée dans les débuts de la IVe dynastie, sur le corps de la reine Hétep-Hérès Ire, mais est loin d'être systématique. La théologie qui entoure la momification à ses origines est peu connue, mais il semble qu'aux époques les plus reculées, la fonction principale d'Anubis consistait surtout à approvisionner le défunt en offrandes alimentaires.

 

Les techniques commencent à être plus efficaces à partir du Moyen Empire. L'éviscération devient habituelle sous la XIIe dynastie, entre – 1 990 et – 1 784 comme en témoigne la présence de vases canopes dans les tombes, pour recueillir les viscères momifiés. Parallèlement à ces progrès techniques, on assiste à un fort développement de l'idéologie osirienne. Le but de la momification est alors de transfigurer la dépouille mortelle en un corps glorieux et éternel assimilé à Osiris, ce dieu étant le premier mortel à avoir bénéficié de ce rituel de revivification.

 

Dans ce cadre, Anubis, tout en conservant son rôle de pourvoyeur d'offrandes, s'enrichit de la fonction de préposé à la momification :

 

Qu'elles, Isis et Nephtys, empêchent que tu te décomposes selon ce nom qui est tien d'Anubis ! Qu'elles empêchent que ta putréfaction ne s'écoule à terre selon ce nom qui est tien de Chacal de Haute-Égypte ! Qu'elles empêchent que l'odeur de ton cadavre ne devienne mauvaise selon ce nom qui est tien de Horus de Shat ! Qu'elles empêchent que ne se putréfie Horus Oriental ! Qu'elles empêchent que ne se putréfie Horus de la Douat ! Qu'elles empêchent que ne se putréfie Horus, le Maître du Double Pays !

 

ALLUSION A LA MOMIFICATION DU ROI PEPI II (VIE DYNASTIE) TRADUCTION DE CLAUDE CARRIER

 

À partir de la seconde moitié du IIe millénaire, la momification atteint son meilleur niveau. Sous le Nouvel Empire et à la Basse époque, la momification de la dépouille mortelle d'un personnage de haut rang, roi, noble, grand-prêtre ou d'un animal sacré comme le taureau Apis s'étale sur une durée de soixante-dix jours.

 

Le jour du décès, la famille confie le corps aux embaumeurs qui le placent dans la Tente de purification pour le laver et l'oindre.

 

Durant quatre jours, la famille est astreinte à un jeûne strict.

 

Le cinquième jour après le décès, le corps est déposé dans la ouâbet, la place de l'embaumement, un lieu mis sous la protection active d'Anubis :

 

La longueur de sa vie sur terre fut de soixante-deux ans, cinq mois et quatorze jours, quand il fut placé dans la salle de purification à la charge des mains d'Anubis. Il fut fait pour lui tout ce qui doit être fait pour chaque grand personnage décédé. Il passa soixante-dix jours dans la Belle Maison. Il fut content d'être un Bienheureux et fut tiré dans sa maison d'éternité, y restant pour toujours.

 

TEXTE GRAVE SUR UNE STATUE D'OSIRIS, KARNAK, XXIE DYNASTIE

 

Processus

 

L'entrée d'une dépouille mortelle dans la Place pure marque, pour son âme-Ba, le début de sa protection par Anubis dans le monde de l'au-delà. Pour la famille, débute une période de soixante-dix jours de deuil marquée par un jeûne constitué de maigres repas de pain, d'eau et de légumes cuits.

 

Le matin de cette journée, l'abdomen du mort est incisé au flanc gauche pour permettre à son âme de monter au ciel. Le corps est ensuite éviscéré :

 

Cet auguste défunt devra être couché sur le flanc droit, sur de la paille de blé. La partie gauche de l'abdomen sera incisée puis seront enlevés le foie, la rate, les poumons et ce qui reste à l'intérieur du ventre. Le coupeur. C'est lui qui fera le traitement dans la place de l'embaumement.

 

EXTRAIT DU PAPYRUS MEDICAL E.32847 TRADUCTION DE THIERRY BARDINET

 

VASES CANOPES AU NOM DE RAMSES II

 

Durant quinze jours, le corps est desséché par un salage au natron. 

 

La dernière nuit de cette période, le corps est placé dans un bain de résine que toutes les parties du corps en soient imprégnées. Le sefet est probablement un onguent à base d'huile de lin, car cette substance a la propriété de se solidifier au bout de quelque temps.

 

Durant les 34 jours qui suivent, la dépouille est entourée par une sorte de coque imperméable constituée d'une douzaine de couches de bandelettes collantes imprégnées dans une solution chaude de graisse de bœuf, d'huile sefet, d'encens et de cire, à raison d'une couche tous les quatre jours, chaque nouvelle couche devant d'abord sécher durant deux jours.

 

La momie continue à sécher pendant encore une vingtaine de jours, durant lesquels elle continue à être habillée par un entrelacement de bandelettes et d'amulettes protectrices.

 

Le soixante-dixième jour, la momification est achevée et le corps est de nouveau déposé dans la Tente de purification, où il subit le rituel de l'ouverture de la bouche, une opération magico-funéraire destinée à rendre les cinq sens au défunt.

 

Le jour suivant, le corps est déposé en procession dans le caveau funéraire, son lieu de repos éternel.

 

Sur le plan de l'iconographie, l'embaumement commence à être représenté au début de la XVIIIe dynastie. Anubis y apparaît sous la forme d'un prêtre grimé d'un masque canin et posté debout derrière un lit funéraire, entouré par Isis et Nephtys.

 

Revivification

 

La momification n'est pas qu'une simple technique de préservation des cadavres. En tant que rituel religieux, il s'agit de traiter la mort comme une maladie que l'on peut soigner. Par l'intermédiaire des prêtres, cette guérison est effectuée par Anubis lorsqu'il redonne magiquement la vie au cœur et aux organes du défunt.

 

Devant la tombe, la momie subit un ultime rituel, celui de l'Ouverture de la bouche, destiné à rendre les cinq sens au défunt dans le monde de l'au-delà. Dans le mythe osirien, toutes ces actions ont été accomplies pour la première fois par Anubis pour son père Osiris assassiné par Seth.

 

RETOUR A LA VIE – BOIRE SON CŒUR

 

ANUBIS FAIT BOIRE LE CŒUR-HATY A LA MOMIE DE INERKHAOU

 

Selon les Anciens Égyptiens, à la mort d'un individu, le cadavre, l'âme-Ba, le Ka, l'ombre-shout et le Cœur se séparent et deviennent indépendants.

 

Dans le mythe osirien, cette séparation des organes physiques et des éléments immatériels est symbolisée par le dépeçage du corps d'Osiris par Seth. Concernant le cœur, il s'agit de bien distinguer le muscle cardiaque-haty des autres organes internes, foie, poumons, intestins, vaisseaux sanguins, ligaments, sang, lymphes, etc. désignés par le terme générique de cœur-ib, le second étant dirigé et soumis par les pulsations du premier, qui est aussi le siège des sentiments et de la conscience individuelle.

 

La vieillesse est le symptôme d'une fatigue du cœur-haty, tandis que la mort est le résultat de sa disparition, c'est-à-dire de l'arrêt de sa danse pulsative. Par conséquent, de nombreuses divinités, Nout par exemple, sont invoquées afin d'aider le mort à retrouver son cœur. Ce souhait est plus particulièrement lié à la momification et Anubis joue un grand rôle dans sa réintégration dans le corps. Une scène de la tombe thébaine de Inerkhaouy montre Anubis, un bol à la main, debout devant la momie, en train de faire boire le cœur-haty au défunt. Plusieurs vignettes illustrant le chapitre 26 du Livre des Morts font de même, l'objectif de la formule magique étant de rendre son cœur-haty au défunt dans le Netjer Kheret. 

 

Ce geste est explicité dans le Conte des deux frères, lorsque Anubis tire son frère Bata du sommeil de la mort en lui faisant boire son cœur disparu :

 

Alors, Anubis pleura, en voyant son frère cadet gisant sans vie. Il alla sous le pin pour chercher le cœur de son cadet, le pin sous lequel Bata avait coutume de s'allonger durant le jour. […] Et voilà qu'il trouva une graine, et s'arrêta alors, en la portant. C'était le cœur de son frère cadet. Il amena un bol d'eau fraîche, il l'y jeta, et s'assit selon sa coutume quotidienne. Après que la nuit fut venue, et que le cœur eut absorbé l'eau, Bata se mit à trembler en tout son corps. Il advint alors qu'il put apercevoir son frère aîné, tandis que son cœur était encore dans le bol. Anubis saisit le bol d'eau fraîche où reposait le cœur de son cadet, et le fit boire à celui-ci. Et le cœur se tint à nouveau à sa place. Bata redevint comme il avait été.

 

EXTRAITS DU CONTE DES DEUX FRÈRES, TRADUCTION DE CLAIRE LALOUETTE

 

L'embaumement ou fin d'une maladie

 

D'après les papyrus médicaux, la maladie étant un dérèglement du ib, tout acte médical doit viser à rétablir l'état initial d'équilibre. Certains textes suggèrent même que le ib est un dieu ou un endroit habité par un dieu, en fait un souffle vital d'origine divine. Ce souffle se mêle au sang et aux lymphes et leurs interactions animent le corps. La mort est une destruction totale du ib et le but des rituels funéraires est de le restaurer et de le rendre au défunt. Durant l'embaumement, les organes internes sont retirés du corps puis insérés dans quatre vases canopes placés sous le patronage des quatre enfants d'Horus. Le cœur-haty est laissé à sa place afin de garantir au défunt sa personnalité. Quand la momie est déposée dans le caveau funéraire, les quatre vases canopes sont placés auprès d'elle. L'intervention d'Anubis permet au défunt de retrouver son unité en se penchant sur lui.

 

ANUBIS PENCHE SUR LE CŒUR DE LA MOMIE DE SENNDEJEM

 

Paroles dites par Anubis qui préside à la salle de l'embaumement :

 

Si je suis venu au-dessus de toi, ô Osiris dessinateur Pached, juste de voix, c'est parce que j'ai replacé ton ib à sa place. Ton ventre est ainsi rempli et puissant grâce à l'huile divine et à l'onguent d'Osiris.

 

TOMBE THEBAINE DE PACHED (TT323) TRADUCTION DE FREDERIC SERVAJEAN

 

Dans le chapitre 151 du Livre des Morts, ce même discours est mis dans la bouche de Qebehsenouf, l'un des quatre enfants d'Horus. Toutefois, dans l'exemplaire du défunt Qenna, Anubis invite le défunt à se rendre dans la maison des cœurs afin d'y chercher ses organes et de les remettre en place, dans le ventre :

 

Tu entres dans la maison des cœurs-ib et dans la place remplie de cœurs-haty, tu prends le tien et le mets à sa place. Ta main n'est pas détournée, ton pied n'est pas dévié de sa marche, tu ne vas pas la tête en bas, tu marches debout.

 

EXTRAIT DU CHAPITRE 151 DU LIVRE DES MORTS DE QENNA TRADUCTION DE JAN ASSMANN

 

Ouverture de la bouche - Rituel de vivification

 

PROCESSION FUNÈBRE DE HOUNEFER

 

Après soixante-dix jours de momification, le corps sort de la salle d'embaumement tel un nouvel Osiris. La nuit précédant la mise au tombeau, se déroulent douze heures de veille pendant lesquelles sont invoqués les dieux assignés à la garde de la momie d'Osiris, afin qu'ils préservent aussi la momie du défunt des assauts de Seth.

 

Avec force lamentations poétiques, les Deux Sœurs Isis et Nephtys, figurées par des prêtresses, appellent l'âme Ba à se poser sur le corps momifié. Le défunt est ensuite glorifié et justifié dans une mise en scène liturgique du jugement des morts, cette accession au statut d'ancêtre-Akh étant illustrée dans le Livre des Morts par les chapitres 30 et 125.

 

Le cérémonial de l'Ouverture de la bouche s'est mis en place durant les Ire et IIe dynasties, puis a perduré tout au long de l'histoire de l'Égypte antique. À l'origine, il s'agissait pour un fils d'aller chez des artisans afin de leur faire confectionner, sur ses directives, une statue de son père décédé dans le cadre du culte rendu au Ka, l’esprit familial qui se transmet de père en fils.

 

La statue était ensuite inaugurée par des prêtres, sans doute lors de la taille du visage, pour qu'elle puisse passer de l'inertie de la pierre au stade d'image cultuelle propice à recevoir les offrandes funéraires. Avec l'amélioration des techniques de momification au cours de l'Ancien Empire, le rituel s'est ensuite attaché aux corps momifiés. Les premières représentations détaillées du cérémonial ne remontent toutefois qu'au Nouvel Empire et figurent surtout dans les tombes des dignitaires thébains.

 

Seth ou le meurtrier sacrifié

 

Le jour de la mise au tombeau, la momie est déposée sur une civière, placée sur un traîneau tiré par des bœufs blancs, et menée en procession vers la tombe. Les vases canopes, déposés dans un coffre et placés sous la protection d'une statue d'Anubis couché, suivent le cortège sur un traîneau halé par un groupe d'hommes. Un prêtre ouvre le chemin en faisant des libations de lait.

 

Il est suivi de près par un groupe de pleureuses professionnelles, deux d'entre elles endossant les rôles d'Isis et de Nephtys. Devant la tombe, vers midi et tournée vers le soleil, la momie bénéficie du rituel de l'Ouverture de la bouche par Horus, représenté par le prêtre-Sem vêtu de sa traditionnelle peau de panthère.

 

Son principal assistant est le prêtre-lecteur, perruque à mèches et étole croisée sur la poitrine, représentant de Thot, auquel se joint, durant les offrandes, le prêtre-out l'embaumeur, figuré au Nouvel Empire sous les traits d'un homme au masque d'Anubis. Ce dernier soutient la momie, tenue dressée devant l'entrée de la tombe, en l'enserrant dans ses bras.

 

RITUEL DE L'OUVERTURE DE LA BOUCHE DE HOUNEFER

 

 

Le geste cultuel le plus important est l'abattage du taureau-nag, le bovidé étant le substitut du dieu Seth, l'assassin d'Osiris et, par voie d'assimilation, le responsable de la mort du défunt. Une patte avant du taurillon est coupée par un boucher. En courant, un prêtre porte le cuisseau encore palpitant de vie à la bouche de la momie. Ce geste est suivi par la présentation du cœur de l'animal. Cet abattage ne vise pas à alimenter la momie mais à l'animer en transmettant la force vitale du jeune bovidé vers le défunt. Après cela, des gestes rituels mettent en contact la bouche, les yeux et les oreilles de la momie avec de nombreux objets liturgiques inspirés par les outils des sculpteurs. Dans la tombe thébaine de Pairy, il est par exemple question de l'herminette-nouad'Anubis, un outil de menuisier-charpentier formé d'un manche à double courbure en bois exotique rouge et d'une lame à large tranchant. Tous ces gestes, sacrifices et passes magiques, sont dédoublés : la première fois pour la Haute-Égypte, la seconde fois pour la Basse-Égypte. À la fin, la momie est placée dans son tombeau et commence à bénéficier du service des offrandes funéraires.

 

Combats contre Seth

 

REVÊTU D'UNE PEAU DE PANTHERE

LE ROI SETHI IER ENDOSSE LE RÔLE DE PRÊTRE FUNÉRAIRE DE SON PÈRE RAMSES IER

 

Le début du Papyrus Jumilhac expose une série d'affrontements mythiques autour de la tombe du dieu Osiris. Un des épisodes, sur la base de jeux de mots, d'assonances et d'allitérations, raconte l'origine fabuleuse du prêtre funéraire Sem ou Setem et de son habit cérémoniel consistant en une peau de léopard.

 

À l'origine, le prêtre-Sem était un membre du clergé de Ptah à Memphis chargé de l'habillage des statues divines. Il tenait aussi le rôle de l'héritier royal lors des cérémonies funèbres royales. Cet officiant est aussi devenu le chef du clergé de Sokaris, le dieu faucon momifié, une divinité funéraire très tôt assimilée à Osiris.

 

À travers cette fonction, le Sem est devenu l'un des principaux acteurs du rituel de l'ouverture de la bouche pratiqué sur les défunts momifiés le jour de la mise au tombeau.

 

Assigné à la protection de son père défunt, Anubis et ses fidèles mettent tout en œuvre afin de protéger la dépouille momifiée des assauts malfaisants de Seth et de ses complices. Seth trompe la vigilance des gardiens de la crypte en prenant l'apparence d'Anubis et parvient ainsi à s'approcher au plus près du corps d'Osiris. Il réussit à dérober un des vases funéraires contenant les entrailles d'Osiris, puis s'enfuit. Mais Horus et Anubis se mettent à le poursuivre. Ils réussissent à le capturer et à le traduire en justice devant le tribunal de Rê. Seth est reconnu coupable mais il réussit à s'évader en emportant avec lui son précieux butin. Il trouve refuge dans le désert dans un oued, mais il est très vite repéré par Horus qui réussit à lui reprendre le vase et à le déposer dans une crypte surmontée d'une colline sacrée et sous la protection d'un serpent. Transformé en léopard, Seth tente une nouvelle attaque. Anubis parvient à capturer son ennemi et, en l'honneur de Rê, jette son corps dans un feu, en tant qu'animal sacrificiel :

 

Puis Anubis coupa la peau de Seth, le dépeça et mit cette peau sur son dos. Puis il entra dans la Chambre Pure d'Osiris, afin de faire des libations pour son père disant : « Seth est là. » Depuis on appelle Setem le prêtre pur de ce dieu, à cause de cela. Anubis, ensuite apposa sur Seth sa marque au fer rouge, qui demeura jusqu'à ce jour. Le prêtre-Sem, porte sur lui une peau de panthère, à cause de cela aussi, jusqu'à aujourd'hui.

 

PAPYRUS JUMILHAC (II, 11-15), TRADUCTION DE CLAIRE LALOUETTE

 

Herminette d'Anubis

 

ANUBIS OUVRANT LA BOUCHE A LA MOMIE DE NAKHTAMON

 

Le but du rituel de l'Ouverture de la bouche est de faire retrouver au défunt l'usage de ses sens et de sa capacité de mouvement. Quelques passages du Livre des Respirations vont dans ce sens. Les exemplaires de ce document funéraire sont surtout attestés dans la région thébaine et sont très tardifs environ deux premiers siècles de notre ère, même si une légende datée du règne de l'empereur Auguste fait remonter leurs origines à la XXVIe dynastie :

 

[…] ta chair adhère à tes os selon la forme qui était tienne quand tu étais sur terre. Tu bois avec ton gosier, tu manges avec ta bouche, tu reçois les offrandes en même temps que les baïs des dieux. Anubis te protège, il assure que tu ne sois pas repoussé aux entrées de la Douât. Thoth […] a rédigé pour toi un document de respiration, de ses propres doigts, et ton baï respire pour toujours. […] Oupouaout t'ouvre le bon chemin ! Tu vois avec tes yeux, tu entends avec tes oreilles, tu parles avec ta bouche, tu marches avec tes jambes, ton baï est divin dans la Douât, accomplissant n'importe quelle transformation, selon son désir.

 

LIVRE DES RESPIRATIONS, EXTRAITS DES § V-VI TRADUCTION JEAN-CLAUDE GOYON

 

Le prêtre-Sem est le principal officiant du rituel de l'Ouverture de la bouche. Dans les tombes thébaines des ouvriers de Deir el-Médineh, chargés de creuser et de décorer les tombeaux royaux du Nouvel Empire, ce rôle est souvent attribué à Anubis en personne. On voit par exemple, dans la tombe de Nebenmaât (TT219) ou dans celle de Nakhtamon (TT335), le dieu Anubis penché sur la momie, une herminette à la main, en train de pratiquer ce rituel de revivification.

 

Un cercueil, découvert dans la nécropole de ce même village, relie le dieu à la fonction de ritualiste des défunts, en affirmant qu'Anubis est le prêtre-lecteur en chef de la Place de Vérité et, selon le Papyrus Jumilhac, Anubis a pris la forme du prêtre-Sem pour ouvrir la bouche de son père Osiris afin de le protéger.

 

Anubis procède au rituel en utilisant l'herminette-nou, parfois désignée à partir du métal-bia (cuivre) dont elle est faite. Le dieu Anubis a détaché ce métal du ciel et l'a donné au dieu funéraire Sokaris de Memphis, connu par ailleurs pour ses talents de forgeron :

 

Le bia a été détaché du ciel par Anubis. Le bia est descendu. L'Occident est ouvert: c'est ce bia qui est posé sur ma bouche, ce bia que Sokaris a rendu efficient dans Héliopolis et qui purifie ma bouche.

 

EXTRAIT DU CHAPITRE 816 DES TEXTES DES SARCOPHAGES TRADUCTION JEAN-CLAUDE GRENIER

 

Ancestralisation

 

Selon le mythe osirien, la haine de Seth envers Osiris n'a pas pris fin avec la mort de ce dernier. À de nombreuses reprises, Seth s'est attaqué à la momie et au tombeau de son frère ennemi. Tout défunt égyptien étant considéré comme un nouvel Osiris, chaque momie se doit d'être mise à l'abri de Seth et de ses sbires.

 

Pour bénéficier de l'aide d'Anubis, fils et protecteur d'Osiris, le défunt doit démontrer qu'il est digne d'être perçu comme un autre Osiris. Pour ce faire, son âme parcourt les chemins de l'au-delà, afin d'atteindre le Tribunal d'Osiris pour y être jugé. Si le verdict est favorable, le mort devient un ancêtre, c'est-à-dire un Bienheureux qui partage le destin et la vie des dieux éternels.

 

À partir du Moyen Empire, la géographie de l'au-delà est consignée sur certains sarcophages de notables, où figurent les cartes du Livre des deux chemins (chapitres 1029 à 1131 des Textes des sarcophages).

 

L'idée principale est que la momie d'Osiris est sous la menace perpétuelle de démons maléfiques à la solde de Seth. Toutefois, le dieu Osiris n'est pas sans défense, et la crypte sainte, où repose sa dépouille, est entourée d'une armée de génies munis de couteaux :

 

Quant à ces Accroupis, c'est Geb qui les a installés dans Ro-setaou auprès de son fils Osiris, par crainte de son frère Seth, pour qu'il ne le malmène pas. Tout homme qui connaît le nom de ces Accroupis, il sera avec Osiris éternellement ; il ne peut mourir jamais.

 

NOTICE DU CHAPITRE 1079 DES TEXTES DES SARCOPHAGES, TRADUCTION PAUL BARGUET

 

Sous le Nouvel Empire, les noms de ces dieux accroupis sont connus grâce aux exemplaires du Livre des Morts. Les chapitres 144 et 147 énumèrent sept portes ârryt, chacune gardée par trois gardiens, les chapitres 145 et 146 listent vingt-et-un porches et gardiens, tandis que les chapitres 149 et 150 indiquent respectivement les noms de quatorze et quinze collines, chaque butte sacrée étant hantée par un dieu gardien.

 

Ces lieux de passages barrent la route qui conduit les défunts auprès du tribunal d'Osiris (chapitre 125) et auprès d'un lieu paradisiaque, imaginé comme une riche contrée agricole aux champs fertiles et aux récoltes abondantes, le Champ des Souchets ou «ampagne de Hotep (chapitre 110).

 

Dans le chapitre 17 du Livre des morts, aussi connu comme chapitre 335 des Textes des sarcophages, le défunt, en tant qu'accompagnateur de Rê dans ses voyages, demande à ce dieu qu'aucun mal ne lui soit fait, car les dieux assignés à la protection d'Osiris et de son monde souterrain se montrent intraitables envers les défunts de mauvaise vie. Pour ne pas être considéré comme l'un de ces malfaisants, le défunt s'adresse à un tribunal créé par Anubis et composé de trois membres. Seth, parfois remplacé par Thot et Isdès en sont les juges, maîtres de Maât, et le cobra femelle, Uréus Hotepes-Khoues celle qui est favorable et qui protège en est la gardienne.

 

Elle ne laisse passer que les justes, ceux qui peuvent prétendre égaler la valeur des sept esprits-Akh qu'Anubis a assignés à la garde rapprochée de la dépouille d'Osiris depuis le jour de son assassinat :

 

Salut à vous, Maîtres de Maât, tribunal autour d'Osiris, qui placez la terreur chez les coupables, qui êtes dans la suite de Celle qui apaise celui qu'elle conduit ! Regardez-moi qui suis venu près de vous afin que vous chassiez le mal qui me concerne comme ce que vous avez fait pour ces sept Bienheureux qui sont dans la suite du Maître du nome et dont Anubis a créé la place ce jour de Viens donc là.

 

EXTRAIT DU CHAPITRE 335 DES TEXTES DES SARCOPHAGES TRADUCTION DE CLAUDE CARRIER

 

ILLUSTRATION DU CHAPITRE 17 DU LIVRE DES MORTS

PAPYRUS D'ANI

A GAUCHE LA TETE DE RE SURGIT HORS DU SARCOPHAGE ABYDEEN D'OSIRIS GARDE PAR LES QUATRE ENFANTS D'HORUS ET PAR MAANITEF, KHERIBAQEF, HORUS KHENTY-EN-IRTY

AU CENTRE ANUBIS

A DROITE LES GARDIENS NEDJEH-NEDJEH, AAQED-QED, KHENTIHEHEF, AMY-OUNOU-TEF, DESHER-IRTY, BES-MAA-EM-GHEREH, INI-EM-HEROU

 

Protecteur des tombes

 

PAPYRUS D'ANI NOUVEL EMPIRE CHAPITRE 151A

 

Dans la pensée égyptienne, les images et les textes funéraires inscrits sur les murs, sur les sarcophages ou sur des rouleaux de papyrus ont une puissance performative au même titre que la voix humaine.

 

Tout ce qui a été dit au cours d'un cérémonial, ou écrit sur un support quelconque, est considéré comme ayant été accompli dans les faits, par la grâce du verbe créateur. Quand un prêtre assimile un défunt à un dieu, le défunt devient ce dieu. Quand un défunt affirme être protégé par une amulette, il est protégé par cet objet, peu importe si cette amulette est un objet réel ou un simple dessin sur papyrus.

 

À partir du Nouvel Empire et jusqu'au premier siècle de notre ère, les riches défunts égyptiens se dotent d'un exemplaire du Livre des morts pour bénéficier dans l'au-delà de la puissance magique d'écrits et de dessins performatifs. Parmi les nombreuses formules de ce corpus funéraire, les chapitres 137A et 151A accordent au défunt la protection de quatre amulettes censées être placées sur des briques d'argile et déposées dans des cavités creusées dans les parois de la chambre funéraire.

 

Pour le mur oriental, il est question d'une statuette d'Anubis figuré sous la forme d'un canidé couché sur une chapelle, et chargé de repousser toute attaque malfaisante venant en sa direction :

Ce qui doit être mis dans le mur Est. Paroles à dire : « Je t'écarte, je te surveille, Celui qui est sur sa montagne veille à ce que ton attaque soit repoussée. J'ai repoussé ton attaque, rageur. Je suis la protection de l'Osiris.

 

Qu'on dise cette formule sur un Anubis d'argile crue mélangée d'encens, placé sur une brique d'argile crue sur laquelle est gravée cette formule. On fait pour lui une niche dans le mur est et on le tourne vers l'ouest. Puis) on mure sur lui.

 

CHAPITRE 137A DU LIVRE DES MORTS, TRADUCTION DE PAUL BARGUET

 

La chambre funéraire du roi Toutânkhamon datant de la fin de la XVIIIe dynastie a réellement bénéficié de ce genre de protection magique. Après avoir retiré le sarcophage royal, l'équipe de Howard Carter s'est attachée à mettre au jour ces quatre amulettes en perçant l'enduit de plâtre qui masquait les niches secrètes. La disposition de ces amulettes est toutefois différente des prescriptions magiques figurant dans le Livre des morts. Chez le jeune roi, la figurine d'Anubis a été placée dans le mur occidental tournée vers le nord.

 

Anubis psychopompe

 

L'au-delà égyptien est une contrée dangereuse, peuplée de démons qui, tels des brigands, parcourent les routes afin d'attaquer les âmes voyageuses. Un des principaux rôle d'Anubis est de guider et de protéger les défunts afin qu'il ne leur arrive rien de fâcheux, d'où son épiclèse grecque de psychopompe du grec ψυχοπομπóς qui signifie littéralement guide des âmes.

 

Chemins de l'Occident

 

ANUBIS GARDANT LA PORTE DU TRIBUNAL DIVIN

 

Dès l'Ancien Empire, les défunts égyptiens souhaitent parcourir l'au-delà sous la protection d'Anubis sur les beaux chemins sur lesquels vont les Bienheureux ou sur les beaux chemins qui mènent au Bel Occident. Ces routes sont semées d'embûches car de nombreux génies hantent les lieux afin de protéger la momie d'Osiris. À partir du Nouvel Empire et jusqu'à la période romaine, Anubis est mis en scène dans l'iconographie funéraire dans le rôle de guide des défunts. Dans les tombes de Irynefer et de Neben-Maât, deux artisans de Deir el-Médineh, des fresques montrent Anubis à tête de chacal et à corps d'homme en train de tenir la main du défunt et de le faire entrer dans le tribunal d'Osiris. Ce geste d'accompagnement illustre aussi le chapitre 117 du Livre des morts et permet au défunt de marcher en toute sécurité sur les chemins de Ro-sétaou :

 

[…] Je suis venu remettre en ordre les affaires dans Abydos. J'ai ouvert les chemins dans Ro-setaou, et j'ai guéri les maux d'Osiris. Je suis celui qui crée l'eau, qui fend son trône, et qui fait son chemin dans la vallée, en lac. Grand, arrange-moi le chemin qui est le tien, qui est le sien, qui est (aussi) le mien. […] Qu'il marche comme vous marchez, qu'il se tienne debout comme vous vous tenez debout, qu'il s'asseye comme vous vous asseyez, qu'il parle comme vous parlez au grand dieu maître de l'Occident !

 

EXTRAITS DU CHAPITRE 117 DU LIVRE DES MORTS TRADUCTION DE PAUL BARGUET

 

Guide des morts

 

L'action du chapitre 125 du Livre des morts se déroule dans le tribunal d'Osiris et expose une double liste de quarante-deux fautes, que le défunt nie avoir commis de son vivant. Ce texte est tout naturellement présent dans le Papyrus d'Ani. Dans cet exemplaire, ce chapitre présente cependant l'originalité d'être introduit par un texte presque unique, car seule une version très déformée et abrégée existe par ailleurs dans le Papyrus de Anhai. Le défunt discute avec Anubis dans un jeu de questions-réponses où le dieu chacal cherche à mettre en défaut le défunt quant à ses connaissances théologiques, signes de sa pureté spirituelle.

 

Dans ce court passage, Anubis apparaît comme l'ultime portier stationné devant le roi Osiris et agissant tel un chambellan récalcitrant, que le défunt doit convaincre de sa bonne foi afin de pouvoir se présenter, très humblement, en audience devant Osiris, le souverain des morts :

 

Dire par l'Osiris, le scribe Ani justifié : Je suis venu ici pour voir tes perfections, mes mains levées en adoration de ton nom véritable. […] Il est entré dans la demeure d'Osiris, il a vu les secrets qui s'y trouvent. L'assemblée divine des portes est constituée d'Akhou. Anubis a dit à celui qui est à ses côtés : entendons la voix d'un homme venu d'Égypte. Il connaît nos chemins et nos villes. J'en suis satisfait. Je sens son odeur comme une de vous. Il me dit : je suis l'Osiris, le scribe Ani, justifié en paix, triomphant ! Je suis venu ici pour voir les dieux grands, je vis des offrandes parmi leurs kaou. […] Paroles de la majesté d'Anubis : Connais-tu le nom de cette porte, pour me le dire ? Que dise l'Osiris, le scribe Ani justifié, en paix, triomphant, qu'il dise ceci : Éloignement de Shou est le nom de cette porte. Paroles de la Majesté d'Anubis : Connais-tu le nom du linteau et du seuil ? Maître de Justice sur ses deux pieds est le nom du linteau. Maître de Puissance commandant le bétail est le nom du seuil. Passe donc, car tu connais, Osiris, le scribe comptable des divines offrandes à tous les dieux de Thèbes, Ani justifié, maître vénérable.

 

EXTRAITS DU CHAPITRE 125 DU LIVRE DES MORTS TRADUCTION DE GUY RACHET

 

LE DEFUNT HOUNEFER GUIDE PAR ANUBIS DEVANT LE TRIBUNAL DES DIEUX

 

Juge du tribunal des morts

 

Durant toute l'histoire de l'Égypte pharaonique, Anubis est considéré comme un dieu impliqué dans le jugement des morts. La plus ancienne mention d'une association d'Anubis à un quelconque tribunal apparaît vers la fin de l'Ancien Empire, lorsque les dieux Thot et Anubis sont conjointement honorés du titre de ser djadjat c'est-à-dire de magistrat du tribunal. Cette mention se trouve gravée sur la paroi méridionale du vestibule de la pyramide de Mérenrê Ier. Le même texte figure ensuite chez Pépi II, son successeur, dans le vestibule de sa pyramide. Ces deux modestes monuments, situés à Saqqarah et culminant respectivement à 52 et 79 mètres de haut à l'origine, sont aujourd'hui fortement ruinés et réduits à l'état de collines informes :

 

Si la terre te parle, c'est qu'est ouverte pour toi la porte d'Aker et que sont ouverts pour toi les deux vantaux de la porte de Geb afin que tu puisses sortir à la voix quand il te glorifie tel Thot et tel Anubis le magistrat du tribunal. Puisses-tu juger quand tu t'appuies sur la Double Ennéade qui se trouve entre les deux sceptres-sekhem avec ce pouvoir-akh qui est tien dont les dieux ont commandé que ce soit pour toi !

 

EXTRAIT DES TEXTES DES PYRAMIDES § 1713A-1714B TRADUCTION DE CLAUDE CARRIER

 

Pesée du cœur

 

À partir du Nouvel Empire, Anubis apparaît très clairement comme l'un des magistrats attachés au tribunal divin d'Osiris dans la Salle des Deux-Maât. Les illustrations des chapitres 30B et 125 du Livre des Morts dépeignent le dieu Anubis en train de contrôler une grande balance constituée d'un fléau auquel sont suspendus deux plateaux. Le cœur du défunt est placé sur l'un des plateaux et son poids est jaugé par rapport à une plume d'autruche placée sur l'autre plateau. Le poids du cœur est constitué par les multiples errements et fautes du défunt, ses mauvaises actions ne devant pas peser plus lourd que la plume, qui symbolise la déesse Maât, la déesse Vérité-Justice. Dans certains cas, le défunt demande expressément à Anubis de maintenir l'équilibre de la pesée :

 

Celui qui est dans la tombe dit : je te prie, ô peseur d'équité Maât, fais que la balance reste stable.

 

D'après le chapitre 335 des Textes des sarcophages, la peur d'un verdict défavorable de la part d'Anubis est déjà connue durant le Moyen Empire, lorsque le défunt implore le dieu créateur Rê de le sauver du dieu aux formes mystérieuses, dont les sourcils sont les deux bras de la balance, cette nuit où l'on examine le malfaiteur. Ce texte funéraire est ensuite identifié comme étant le chapitre 17 du Livre des morts. Dans ce dernier corpus, une glose ajoute que cette mystérieuse divinité se dénomme Inâef : Celui qui produit son bras en fait un surnom d'Anubis lorsqu'il lève son bras pour arrêter les oscillations du fléau de la balance. Il est à remarquer que, dès le paragraphe 896a des Textes des pyramides, Anubis est qualifié de dieu aux formes mystérieuses.

 

PESÉE DU CŒUR D'ANI DANS LE TRIBUNAL DES DIEUX

 

Un conte de l'époque ptolémaïque, la trilogie des Tribulations de Setni-Khaemouas met en scène le prince Khâemouaset, quatrième fils de Ramsès II et grand-prêtre de Ptah à Memphis, que sa réputation de sagesse a transformé en personnage légendaire et en magicien de talent. Lors de sa deuxième aventure, le prince descend dans les Enfers guidé par son jeune fils, le prodigieux Sa-Ousir. Après avoir traversé six salles de tortures, les deux voyageurs arrivent dans le tribunal d'Osiris :

 

[…] Setni put contempler la forme cachée d'Osiris, le grand dieu, siégeant sur un trône d'or fin, couronné de l'atef. Anubis, le grand dieu, était à sa gauche, le grand dieu Thoth à sa droite, et les divinités constituant le tribunal du monde des morts se tenaient de part et d'autre à gauche et à droite. La balance était placée au centre de la salle, devant eux, et ils pesaient les méfaits face aux bonnes actions. Thoth, le dieu grand en tenait le registre, tandis qu'Anubis informait son collège. L'homme dont les méfaits étaient trouvés plus nombreux que les bonnes actions, était livré à la Dévoreuse, qui dépendait du maître de l'au-delà. Son ba était à jamais arraché de son corps, et il ne lui était plus permis de respirer encore. Mais celui pour lequel les bonnes actions étaient jugées plus nombreuses que les méfaits, celui-là était admis au nombre des divinités qui constituent le tribunal du maître de l'au-delà, cependant que son ba montait jusqu'au ciel avec les esprits illustres. […]

 

EXTRAIT DE LA DEUXIÈME HISTOIRE DES TRIBULATIONS DE SETNI-KHAEMOUAS ET DE SON FILS SA-OUSIR TRADUCTION DE CLAIRE LALOUETTE

 

Conte des Deux Frères

 

Le Conte des Deux Frères, découvert en 1852 et rédigé à l'occasion de l'accession au trône du jeune roi Séthi II, à la fin du XUUe siècle, est l'un des textes de l'Égypte ancienne les plus traduits et commentés. Sa nature exacte n'est cependant pas encore bien déterminée. Il s'agit d'une œuvre littéraire chargée de données mythologiques. En 2003, Wolfgang Wettengel y voit un mythe politique destiné à expliquer, dans une période de crise successorale et de migration sémitique, l'origine divine et séthienne de la lignée de Ramsès II, les dieux Seth et Baal se cachant sous les traits de Bata, un berger devenu roi avec l'aide d'Anubis. En 2011, sur la base d'une comparaison avec les données consignées dans le Papyrus Jumilhac, Frédéric Servajean estime que cette histoire est une sorte de mythe qui camoufle les relations conflictuelles entre les clergés des XVIIe et XVIIIe nomes de Haute-Égypte, la frontière entre ces deux régions étant très fluctuante. Les deux principaux personnages sont en effet Anubis et Bata, chaque frère étant la divinité majeure de l'un des deux nomes rivaux.

 

Bata et ses multiples vies

 

Anubis, le frère aîné, est l'heureux propriétaire d'un domaine agricole et d'un large cheptel bovin, tandis que Bata, le cadet, s'occupe de tous les travaux de la ferme. Les deux frères mènent une existence paisible mais entrent en conflit le jour où la femme d'Anubis tente de séduire Bata. Ce dernier refuse les avances de la séductrice. Affolée par l'idée d'être dénoncée, l'épouse invente un mensonge et dit à Anubis qu'elle a été violentée par Bata. Anubis, furieux, tente d'assassiner son cadet, mais Bata réussit à fuir aidé par Rê. Le lendemain, les deux frères s'expliquent et Anubis reconnaît s'être emporté à tort. Pourtant, les frères se séparent. Anubis rentre chez lui et tue son épouse infidèle. Bata, bouleversé par cette mésaventure incestueuse, se châtre et décide de quitter l'Égypte pour la Vallée du Pin parasol, située probablement dans l'actuel Liban. Il mène quelque temps une vie solitaire, se construit une demeure sous le plus grand des pins parasol et survit grâce aux produits de ses chasses quotidiennes. Pris de pitié, l'Ennéade lui fabrique une magnifique compagne. Lorsque Pharaon apprend l'existence de cette déesse, il monte une armée, enlève la femme et trouve le moyen de tuer Bata en suivant les consignes de la déesse, cette dernière ayant choisi de trahir Bata. Chez lui, Anubis apprend la mort de Bata par l'entremise d'intersignes, vin aigre et bière rance. Il accourt aussitôt auprès de la dépouille de son frère et s'active à le faire revivre en lui faisant boire son cœur placé dans un bol d'eau fraîche. Ayant recouvré la vie, Bata se transforme en taureau et retourne en Égypte, guidé par Anubis. Offert en cadeau à Pharaon, le taureau Bata se présente devant sa compagne qui, entre-temps, était devenue la concubine préférée de Pharaon. Prise de terreur, la déesse supplie Pharaon de sacrifier le taureau aux dieux. Pharaon cède à cette demande, mais deux gouttes du sang de Bata éclaboussent les montants d'un portail et donnent naissance à deux magnifiques perseas. La déesse, sachant qu'il s'agit de Bata, demande à Pharaon de les faire abattre afin d'en faire des meubles. Lors de la coupe, un copeau s'envole et finit dans la bouche de la déesse. Ayant avalé l'esprit de Bata, la déesse se trouve ainsi enceinte de lui et lui redonne naissance en tant que prince héritier. À la mort de Pharaon, Bata lui succède et fait traduire en justice la déesse traîtresse. Il règne sur le pays durant trente années, et, au bout de ce temps de vie humaine, il meurt et rejoint le ciel, non sans avoir fait d'Anubis son successeur légitime.

 

Bata ou Seth capturé

 

ANUBIS CAPTURE SETH TRANSFORME EN TAUREAU LORS DU VOL DE LA MOMIE D'OSIRIS

 

À sept reprises, le Conte des deux frères met en relation le personnage de Bata avec une étable. Il est probable que ces mentions sont des allusions à une étable à fonction rituelle qui devait exister dans l'enceinte du temple de la ville de Saka, le Dos du Taureau serait l'actuelle bourgade d'El-Qîs. Plusieurs passages du Papyrus Jumilhac parlent de cette localité et deux d'entre eux citent nommément l'enclos-medjet de Saka consacré au dieu taureau Bata. D'après une inscription du temple de Dendérah, la ville de Saka est, durant la période gréco-romaine, la capitale du XVIIe nome de Haute-Égypte, et Anubis est son dieu principal.

 

Une source postérieure, le Papyrus de Tebtynis no II, daté de l'époque romaine, rapporte que les dieux Bata, Horus, Isis et Nephtys sont vénérés à Saka, tandis qu'en face, sur l'autre rive, les dieux Anubis, Osiris et Hor-hery-ouadjef sont vénérés à Houtredjou dans le sanctuaire Seh-Netjer, le Pavillon du Dieu. Selon le Papyrus Jumilhac, Bata est en réalité Seth, l'ennemi et le meurtrier d'Osiris, mais sous une forme inoffensive, le fougueux Seth ayant été vaincu, ligoté et castré par Anubis après avoir tenté de dérober la momie d'Osiris. Depuis cette capture et pour l'éternité des temps, Seth est enfermé dans l'étable sacrée du temple de Saka sous l'apparence du pacifique bœuf Bata. Cet épisode mythologique est illustré dans le papyrus par une vignette qui représente un taureau courant au galop mais dont la fuite est stoppée par Anubis qui l'a attrapé au lasso. La corde maintient liées les deux pattes postérieures du taureau et Anubis tient fermement de ses deux mains l'autre extrémité afin que Seth ne puisse s'échapper. Sur le dos du bovidé est déposée la momie d'Osiris, Anubis ayant condamné Seth à porter la dépouille sur son dos afin de la ramener dans la crypte mortuaire :

 

Seth se transforma en Anubis afin que les gardiens des portes ne puissent le reconnaître. Il entra à l'intérieur et il vola les affaires en tant que simulacres de sacrifices du corps du dieu, il traversa le fleuve en les portant. Or Anubis l'avait déjà appris. Il se mit alors à le poursuivre avec les dieux de sa suite et ils le rejoignirent. Seth rendit sa forme méconnaissable en tant que taureau sauvage. Mais Anubis attacha ses bras avec ses jambes et il coupa son phallus et ses testicules, et il plaça sur son dos les choses qu'il avait prises. Puis Anubis l'emprisonna dans sa place d'abattage et il rapporta à leur place les choses qu'il avait saisies. On l'appelle depuis lors Bata dans Saka, à cause de cela, et on appelle Saka le lieu où il a été emprisonné jusqu'à ce jour, et un enclos pour bovidés vit le jour sur cette terre à cause de cela.

 

EXTRAIT DU PAPYRUS JUMILHAC §III, 12-25 TRADUCTION DE FREDERIC SERVAJEAN